SOUTENIR LA LÉGITIMITÉ DE CHACUN DANS LE COUPLE : UN CHEMIN VERS LA RESTAURATION DE LA CONFIANCE

Quand vient la crise du couple, chacun a raison.

Ou, en tout cas, de bonnes raisons d’attendre que son point de vue soit pris en considération.

Pourtant, c’est rarement ce qui est abordé en premier lorsque nous rencontrons ce couple pour une thérapie.

Peut-être pense-t-il que ça n’est pas très important, que les problèmes qu’il met en avant sont plus graves. Ou que ça ne va pas nous intéresser. Ce en quoi, a priori, il n’a pas forcément tort.

Le mystère de l’identité individuelle, de ses moteurs, de ses ressorts, est déjà bien profond.

Ce qui pousse deux individus à mettre en commun une histoire, un destin, à partager des projets, à construire ensemble, à offrir aux autres une nouvelle identité, multiple, celle du couple, celle de chacun dans le couple, celle de chacun tour à tour dehors et dedans, porte-parole et commentateur, tout ce qui mène à cela devient une énigme abyssale.

Ce qui va par ailleurs pousser certains (et pas d’autres) à choisir de venir consulter, trouver de l’aide, a aussi sa part de mystère.

L’identité de ce couple peut être représentée à travers les manifestations multiples de sa crise : problèmes relationnels ; difficultés de communication ; éclatement du couple conjugal ; mésentente sexuelle ; réinvestissement par l’un ou l’autre (ou des deux) d’une problématique individuelle dans la vie du couple ; crise des représentations communes, des rythmes et des investissements partagés, des cycles de vie ; perturbations par la problématique familiale : difficultés de l’éducation, problèmes de santé et de comportement des enfants, recompositions familiales, naissance ou départ des enfants ; stérilité ; difficultés avec les familles d’origine et implication de celles-ci dans la construction et l’évolution du couple ; problèmes avec les parents vieillissants ; …

Je n’aurai évidemment pas la possibilité dans cet article d’aborder chacune de ces «occasions» de crise, et donc aussi, de traitement et de résolution de celle-ci. Se dessine néanmoins, à travers cet inventaire, encore très incomplet, la multitude des propositions faites aux thérapeutes, la multiplicité des portes d’entrée.

D’ailleurs, en réponse à ces attentes, les offres d’aide sont multiples.

Celles des « spécialistes » du soin bien sûr, le médecin de famille, le thérapeute individuel, psychiatre ou psychologue, plutôt analytique ou plutôt comportementaliste, le thérapeute familial ou conjugal, le sexologue, ….

Mais aussi ceux qui sont dans l’éducatif, le social, le sociétal : conseillers conjugaux, médiateurs, éducateurs, sociologues, et même philosophes, enseignants.

Et encore ceux que l’on ne nomme pas spécialistes, et qui y prennent pourtant leur part : parents, frères et sœurs, ami(e)s, parfois figures religieuses ou morales, et parfois aussi … les enfants.

Tous sont intéressés à titres divers, selon leur culture, leur formation, leur histoire personnelle et professionnelle, par la question de la crise qui leur est apportée et des réponses à donner.

Certains cherchent plutôt ce qui se passe dans le cerveau, dans l’inconscient, dans le sexe. D’autres explorent l’histoire, transgénérationnelle, culturelle, sociale, ethnique. D’autres encore se préoccupent de l’identité, de l’affiliation, des valeurs, de la structure des couples et de leurs crises (l’environnement, les reproductions, les répétitions).

Les couples eux-mêmes ont leurs propres idées, communes ou séparées, leurs propres représentations : la place de l’autre (alter, double, miroir, complément, étaie, soutien, idéalisé, dévalorisé, surinvesti ou désinvesti, allié ou ennemi, …), encore le sexe, le désir, l’usure, toujours la communication, les reproches et les critiques, les responsabilités et les fautes (les siennes, celles de l’autre), mais aussi la famille (la sienne, celle de l’autre), les enfants (les communs, les siens, ceux de l’autre), les investissements et les projets (quand il y en a trop, quand ils sont en panne, ceux pour soi, pour le couple, pour la famille, pour les enfants, pour le travail, …).

Dans toutes ces différences, à travers ces diverses représentations, tous ont en commun de vivre pris dans des conflits d’égards, de loyautés, traversés par des questions d’identité, en quête de légitimité. Presque tous expriment, à la condition qu’on leur pose la question, l’injustice vécue par chacun de la non-reconnaissance de sa position et de son point de vue par l’autre, quels qu’en soient la réalité, la dimension fantasmatique ou les mécanismes de projection qui l’accompagnent.

Et chacun a raison. Raison de croire, de douter, de se sentir fragilisé, pas reconnu, moins considéré, délaissé, harcelé, que sais-je encore.

Bien sûr, cela peut ne pas sembler très intéressant. En tout cas bien moins passionnant que tout ce que nous croyons décrypter, qui nous affilie à l’un, à l’autre, qui éveille notre sensibilité, stimule nos résonances. Que ce qui nous aide à penser, à être plus intelligent, parfois à être tenté de le montrer. Ou ce qui nous permet de relativiser nos propres difficultés, nos impasses relationnelles, peut-être même d’imaginer trouver là des réponses à nos questions personnelles, un traitement aux problèmes que nous vivons.

Alors, n’est-ce pas une bien modeste et pauvre entrée dans la thérapie que de s’attacher à souligner que chacun a raison ?

Nous savons bien que, dans ces moments de crise, l’un et l’autre cherchent du soutien. C’est justement celui (celle) auprès de qui il (elle) avait, pendant des années, cherché (et parfois trouvé) ce soutien, qui se dérobe, s’échappe, s’efface, ou auquel il faut s’affronter, se confronter, avec lequel on se bat et se déchire.

Dans tous les conflits, la confiance est la première affectée, confiance en soi, confiance en l’autre, mais aussi et surtout confiance dans les relations, dans la fiabilité de celles-ci. Parfois, il s’agit d’une perception nouvelle de son rapport aux autres, souvent cela représente une réactivation de situations vécues antérieurement.

Là encore, c’est celui ou celle qu’à un moment l’on a choisi comme partenaire privilégié, sur qui l’on a pu s’appuyer pour se construire, qui devient l’hostile, l’adversaire, l’ennemi, celui avec qui l’on ne peut plus échanger, parfois même plus parler. Les attentes prennent la forme de reproches, le désir s’exprime par l’agressivité, la recherche de partage et de complicité devient critiques et disqualification.

Ce qui s’était construit de notre identité dans et par le couple s’effondre, ou est pour le moins menacé. L’endroit où l’on avait trouvé une place, qui était un de nos identifiants majeurs, nous fragilise et met en cause notre légitimité.

Cela est d’autant plus puissant que ce sont les aspects principaux de notre place dans la relation qui sont touchés : c’est tout à la fois en nous le conjoint, le partenaire, l’amant, le parent de nos enfants qui est attaqué, blessé, menacé.

Quand nous rencontrons ce couple, nous voyons, dans la crise (qui parfois dure), chacun tenter d’exprimer, par les mots, les gestes, les silences, le rejet de l’autre, les tentatives d’alliance avec le thérapeute, sa propre légitimité, qui se confronte à celle de l’autre. Et à celle du couple.

Nous voyons souvent des personnes fragilisées, blessées, brisées, l’une et l’autre, sûrement l’une plus que l’autre, mais laquelle ?

Des individus qui se montrent agressifs, jaloux, vindicatifs, violents. Et aussi injustes, tout en dénonçant les injustices dont ils sont eux-mêmes victimes. Qui disqualifient l’autre et crient aux mauvais traitements qu’il fait subir. Qui se montrent déloyaux et hurlent à la trahison. Qui réclament du soutien et affichent leur défaillance. Qui veulent de la compréhension et n’écoutent qu’à travers le filtre de leurs interprétations. Qui se disent disponibles et engagent toute nouvelle discussion sous l’emprise des émotions antérieures. Qui réclament la confiance et expriment doute et défiance vis-à-vis de l’autre. Qui demandent des signes de fiabilité et se dérobent. Qui se plaignent du manque de désir du partenaire et le cherchent en manifestant au premier plan leur colère ou leur mépris. Qui réclament de l’attention et se montrent indisponibles.

FIN PART1

Est souvent à l’œuvre à ce moment, pour chacun des partenaires, la légitimité destructrice.

Nous allons, au cours du processus thérapeutique, l’explorer pour chacun, dans la recherche des expériences d’injustices vécues ou de parentification abusive.

Non pour expliquer ou justifier. Bien sûr pas a priori pour pardonner ou excuser. Même pas, osons le dire, pour comprendre !

Avant tout pour rechercher, avec chacun des protagonistes, devant l’autre qui se retrouve témoin et observateur, les racines et les ressorts de cette légitimité destructrice.

Pour soutenir, quoi que l’expression puisse avoir d’insatisfaisant, le droit légitime de chacun à pouvoir exprimer, et à ce qu’on puisse entendre, vraiment, ce qu’il ressent, ce qu’il vit, le sens qu’il donne aux choses et aux faits. Et pour l’aider à construire des liens avec son histoire.

Il ne s’agit pas, de la part du thérapeute, d’une simple écoute bienveillante.

Il ne s’agit pas non plus de la recherche d’explications ou d’interprétations dans le passé, fut-ce en le nommant transgénérationnel.

Il s’agit d’un engagement déterminé, volontaire, soutenu, à aller aussi loin que possible dans l’exploration et l’expression de tout ce qui fait la légitimité de chacun.

Ce n’est pas une écoute impartiale. C’est bien une prise de parti destinée à soutenir, à montrer son attention, son empathie, sa compassion (mot dont chaque psy mesure la connotation péjorative) dans la possibilité de reconnaître, à travers les propres mots de celui (celle) qui s’exprime, les souffrances et les injustices qu’il a vécues.

Cela entre dans le cadre de ce qu’ivan boszormenyi-nagy nous a enseigné sous la forme de la partialité multidirectionnelle.

Cette exploration faite avec l’un, le sera à son tour faite avec l’autre, avec la même attention, la même empathie, la même compassion (encore !) exprimées. Cela mobilisera successivement, pour l’un et pour l’autre, le temps et l’attention nécessaires, le soutien actif du thérapeute, devant l’autre, toujours témoin, observateur et auditeur de ce moment d’engagement. Ce qui sera offert à l’un, favorisant la reconnaissance de sa légitimité, sera ensuite proposé à l’autre de façon équitable. De même que, souvent, nous aurons à aborder, de la même manière, ce qui peut être dit et éprouvé pour les personnes absentes concernées par la situation, les enfants du couple en particulier.

Le travail sur la légitimité par la mise en pratique de la partialité multidirectionnelle permet de voir émerger, à travers la confiance dans les relations, qui se restaure peu à peu dans l’intimité du travail thérapeutique, la légitimité constructrice. Cela passe notamment par le fait que chacun puisse être reconnu dans ce qu’il exprime de plus souffrant, de plus éprouvant, de plus destructeur aussi. A travers le questionnement patient du thérapeute orientant l’échange vers la dimension de l’éthique relationnelle, les partenaires peuvent commencer à exprimer leurs préoccupations, leurs soucis, leur attention, tant pour la relation elle-même que pour l’autre. Ce dont cet autre est le témoin, élément supplémentaire de restauration de la confiance dans les relations. Ce qui n’a rien à voir, a priori, nous y reviendrons, avec être d’accord ou bien s’entendre.

Pour illustrer mon propos, j’évoquerai au cours de cet article le trajet partagé, ma co-thérapeute et moi, avec un couple et ses enfants.

Martine, la mère, est exaspérée : elle nous dit qu’elle est à bout, qu’elle ne peut plus supporter les deux premières filles de Paul son mari, adolescentes en mouvement, peu attirées par le ménage et le rangement qu’elle leur propose comme contribution à l’équilibre familial. Elle ne supporte plus non plus les deux filles qu’elle a avec Paul, qui remuent, la sollicitent, lui prennent tout son temps. Son mari non plus, elle ne le supporte plus, trouve qu’il travaille à l’excès et n’est pas assez présent, ne gagne pas assez d’argent pour qu’ils puissent quitter cet appartement si petit, la sollicite trop sexuellement, mais ne lui montre pas assez d’attention et de gestes de tendresse. Elle ne veut plus entendre parler de ses douleurs, de sa fatigue. C’est tout ce que les uns et les autres lui font subir à elle qui domine. C’est ce dont elle se plaint, sa propre fatigue, sa tristesse, le manque de compréhension de son mari, les cris et les disputes des enfants, les tâches qui l’accablent qui méritent attention.

Nous les connaissons, ma co-thérapeute Geneviève et moi, depuis plusieurs années, depuis avant même la naissance des deux plus jeunes filles. Nous les avions d’abord vus en famille, à l’initiative du médecin généraliste de Martine, qui la suivait pour une obésité et un état dépressif. La famille ne vivait pas ensemble depuis très longtemps, et avait emménagé dans un petit trois pièces de la banlieue parisienne. Paul avait pour cela quitté, avec ses deux filles, la grande maison familiale où il avait vécu de nombreuses années, d’abord avec sa première femme, puis après la mort brutale de celle-ci. Ils s’étaient aussi tous trois éloignés des parents et grands-parents, qui avaient été d’un grand soutien après le décès dramatique de la première femme de Paul.

Nous les avions donc connus avant la naissance des deux dernières filles. Ils étaient venus engager une thérapie familiale car la vie à quatre était très difficile, notamment pour Martine. Elle se plaignait déjà d’un manque d’aide, de soutien et de reconnaissance. Elle se sentait perdue à élever deux jeunes adolescentes, elle qui, à près de quarante ans, avait mené une vie de célibataire, intéressée surtout par l’art et la création, mais ayant beaucoup de difficultés à s’insérer et à se stabiliser professionnellement. Elle sortait aussi d’une histoire sentimentale douloureuse.

Donc, au cours des deux premières années où nous rencontrions, ma co-thérapeute et moi, les quatre membres de cette famille, nous avions assisté, et d’une certaine manière participé, à ce qui se construisait : les différentes relations, le projet et la réalisation du premier bébé du nouveau couple, puis du deuxième. Nous avions eu du souci quand, juste avant la conception de ce deuxième, Paul avait appris qu’à la suite des transfusions dont il avait bénéficié une vingtaine d’années auparavant (après un grave accident de voiture), il avait contracté une hépatite C. Depuis, Paul est toujours par périodes extrêmement fatigué, souffre de douleurs chroniques, prend par séquences un protocole thérapeutique qui l’oblige à se reposer et parfois à s’arrêter de travailler.

L’évolution de la situation familiale, l’importance prise par les conflits de couple dans sa problématique, nous a amenés, comme cela nous arrive dans un certain nombre de situations, à recevoir fréquemment le couple seul, tout en continuant, de temps à autre, à avoir des entretiens avec la famille entière. Dans la période qui précédait, Mathilde, l’aînée, avait traversé une adolescence qui nous paraissait bien banale, tant au regard d’autres situations que même de ce que nous avions pu vivre, Geneviève ou moi, dans nos propres familles. Son père et sa belle-mère semblaient néanmoins très démunis, et s’appuyaient beaucoup sur nous, recherchant conseils et points de repère. Mathilde, elle, souffrait dans un demi-silence et, pendant cette période, sa sœur Sarah montrait une attention, une solidarité et un soutien sans faille à Martine. Nous nous préoccupions de l’une et de l’autre, Mathilde et Sarah. Nous tâchions conjointement de ne pas disqualifier les parents, de les aider comme couple parental, mais également de prendre soin de chacun d’eux.

Nous cherchions ainsi, déjà, à permettre aux différents partenaires du groupe familial de pouvoir s’exprimer et d’éprouver ce qu’étaient les interrogations, les questions des uns et des autres. Et, à travers ces échanges, de ressentir l’importance de l’équité dans les relations, soutenue notamment par la disponibilité des thérapeutes à entendre chacun dans sa propre logique. Ce qui était la source d’un «nouveau» dialogue entre eux, fondé sur la confiance à pouvoir dire, et la capacité d’écouter le raisonnement et l’argumentation des autres.

FIN PART2

Nous tentions, pour cela, de nous appuyer sur la partialité multidirectionnelle, telle que nous l’avons comprise d’ivan boszormenyi-nagy.

Geneviève, thérapeute familiale et formatrice, a surtout une formation de systémicienne, aime faire circuler la parole, est experte dans l’utilisation de la connotation positive. Il semble néanmoins qu’elle soit progressivement contaminée par l’approche singulière de la contextuelle, mais cela pourrait faire l’objet d’un autre article sur la place des référents méthodologiques et la réalité des pratiques.

Pour moi, après avoir été tenté par les démarches stratégiques, je me suis intéressé à l’observation des mécanismes de l’échange, et à la prise en compte des différents niveaux de la relation. Sensible aux questions soulevées par les impasses communicationnelles dans les familles et les couples, mais aussi travaillé par les questions éthiques telles qu’abordées par paul ricoeur ou jürgen habermas entre autres, et influencé par les apports anthropologiques, notamment ceux de marcel mauss, je me suis tourné, il y a maintenant près de quinze ans, vers l’exploration de et l’implication dans la relation telles que les abordent l’Approche Contextuelle. C’est essentiellement par l’intermédiaire de mon ami pierre michard que j’y ai été initié, que j’ai rencontré ivan boszormenyi-nagy et catherine ducommun-nagy, et que j’ai participé à leurs séminaires. Avec divers collègues, français et belges notamment (je pense particulièrement à magda heireman et jean-marie lemaire), nous poursuivons ce travail de recherche et de formation.

Revenons à notre situation clinique. Quand la période où Mathilde était la cible principale des préoccupations de Paul et Martine se termina, Chloé venait de naître. C’était maintenant Sarah qui avait des difficultés scolaires, qui manifestait des signes d’opposition et montrait même des humeurs variables, plus souvent à l’égard de son père, mais parfois vis-à-vis de Martine. Mathilde et Sarah donnaient conjointement beaucoup à la maison, se faisaient toutes petites (y compris en séance) quand la tension montait entre les parents, et particulièrement quand Martine exprimait ce qu’elle ressentait, souvent avec des mots très durs, concernant Paul. Elles cherchaient ce qui pouvait apaiser Martine, justifier ses attitudes, excuser ses emportements, la soutenir. Parfois même cela les amenait à critiquer leur père, lui donnant la perception d’avoir un clan féminin ligué contre lui. Nous comprenions bien que cela avait à voir avec ce que boszormenyi-nagy appelle la parentification (d’autres se seraient plutôt intéressés sans doute aux alliances), et qu’il importait non pas seulement d’en percevoir ou d’en dénoncer le caractère abusif, mais aussi de travailler avec cette question, et ce que cela entraîne en termes de légitimité destructrice et constructrice.

Après plusieurs mois de thérapie, à l’occasion d’une fin d’année scolaire, nous avons considéré qu’il serait utile de voir le couple seul.

Justine, la petite dernière, venait de naître quelques mois auparavant. Martine avait toutes les charges attenantes à la prise en charge d’un nouveau-né, dont celle de l’allaiter. Pour cela, elle devait se partager, car elle allaitait encore Chloé, qui avait maintenant plus de deux ans.

Martine n’avait plus d’activité professionnelle depuis plusieurs années. C’était un choix qu’ils avaient fait avec Paul dans leur nouvelle configuration familiale. C’était aussi la conséquence de sa trajectoire personnelle, et des difficultés qu’elle avait à savoir ce qu’elle voulait faire, comment le faire, mais aussi quelle reconnaissance elle pouvait y trouver, elle qui se sentait si peu considérée. Dès que Chloé est entrée à l’école maternelle, Martine s’est investie dans les activités parascolaires, et a été recrutée par l’équipe qui préparait le spectacle de fin d’année. Cela lui a pris plusieurs mois de travail, presque jour et nuit, pour concevoir et réaliser les costumes et les décors de ce spectacle. Celui-ci fut bien sûr une réussite, le plus beau et le plus élaboré depuis des années. Paul, Mathilde, Sarah pouvaient toujours répéter cela à Martine, elle en sortait d’abord épuisée, découragée, voyait le chantier en quoi avait été transformé son appartement ces derniers mois par l’accumulation de tout le matériel nécessaire. Chacun pouvait reprendre les témoignages de la directrice, des autres parents, des institutrices, Martine se rappelait surtout de telle réflexion, il lui revenait tel moment de tension, elle aurait voulu avoir ce tissu de la couleur tout à fait adéquate. Bien que Paul ait essayé de rentrer plus tôt, que Mathilde et Sarah s’occupent de Chloé et fassent les repas, Martine se sentait seule, pas soutenue.

C’est cela qui nous a fait envisager que les enfants pouvaient ne plus participer quelque temps aux séances. Nous avons proposé au couple de le voir seul, d’autant que depuis plusieurs séances les allusions à la sexualité revenaient avec insistance. Cette proposition fut acceptée volontiers par chacun des protagonistes.

La séance que j’évoque au début de mon récit se situe environ un an après cela. La vie a continué, Mathilde va plutôt bien, a un petit ami et pourra même passer une semaine avec lui «si elle a son bac». Pour Sarah, cela reste plus difficile sur le plan relationnel, mais la scolarité, après une période chaotique, est à peu près satisfaisante. Chloé vit sa vie, sollicite beaucoup ses parents qui la retrouvent bien des nuits dans leur lit. Justine pousse pour l’instant sans histoire particulière. Paul a changé de lieu et de mode de travail à sa demande : il a des journées plus longues, commence très tôt, a d’importants temps de transports, mais rentre tous les soirs à la maison, alors qu’auparavant il était en déplacement toute la semaine. Sa santé n’est pas très bonne et les traitements sont éprouvants. Martine consacre beaucoup de temps à ses enfants et envisage à la rentrée de reprendre une activité professionnelle à temps partiel, dans la continuité du spectacle organisé pour la deuxième année avec l’école, de son investissement et de la qualité de sa prestation.

Lorsqu’elle nous exprime son exaspération, elle est à bout, dit qu’elle pense de nouveau au divorce, qu’elle ne supporte plus les deux filles aînées, qu’elle en veut à son mari de ne rien faire pour que les choses aillent bien, qu’elle a même du mal à accepter ses deux propres filles. Elle nous indique qu’elle a le projet de passer une partie de l’été seule avec Chloé et Justine.

Face à cela, Paul, quand nous nous adressons à lui pour explorer ce qu’il ressent, ce qu’il attend, la manière dont il agit et réagit, ce qu’il envisage, comme il l’a souvent fait auparavant, cherche à apaiser, à comprendre, à expliquer.

Lorsque nous parlerons, après la séance, avec Geneviève, de ce que nous avons ressenti au moment où Martine a évoqué tout cela, nous parlerons d’injustice, de violence, de la difficulté que nous avons eue à «travailler» ce moment, sans nous laisser envahir par nos émotions.

La question qui se pose, à ce moment d’un travail avec le couple, dans la perspective contextuelle, est celle de comment soutenir, avant toute autre préoccupation, la légitimité de chacune des personnes.

FIN PART3

La partialité multidirectionnelle, en nous engageant à explorer successivement, par séquences séparées, ce qu’il en est pour chaque personne concernée de son ressenti, de son histoire, de son implication, nous amène à lui permettre de présenter ce qu’il en est de sa légitimité. En travaillant par séquences avec les deux protagonistes, nous favorisons le caractère équitable de l’entretien, mais aussi la possibilité pour chacun d’être, à son tour, celui qui témoigne et celui qui est le témoin des injustices, des préjudices, de la responsabilité, de l’engagement dans la relation. Ainsi se représente peu à peu l’identité personnelle, dans le cadre du dialogue qui se met en place.

Au centre de ce processus est donc la question de la légitimité.

Pendant longtemps, boszormenyi-nagy lui-même opérait une différence, y compris de valeur, entre ce qui constitue les deux pôles de la légitimité, la légitimité destructrice et la légitimité constructrice.

La légitimité constructrice est constituée par ce que chacun accumule au cours des expériences gratifiantes de la vie, celles où il réalise, construit, donne, s’implique, et où il est reconnu et validé comme ayant fait cela, où il est crédité pour et à hauteur de ce qu’il a fait.

La légitimité destructrice, elle, trouve sa source dans toutes les situations d’injustices, de maltraitance, de violences subies, celles aussi où l’on s’implique sans être reconnu, où l’on est exploité, où tout engagement est considéré comme allant de soi et non comme un mouvement vers l’autre. Ces situations amènent à se considérer, non seulement à juste titre comme victime de ce qu’on a subi, mais aussi dans une position où le préjudice subi autorise à chercher partout réparation de celui-ci. Ainsi, celui ou ceux à qui l’on demande de réparer les injustices vécues ne sont pas ou plus ceux qui en sont la cause. La légitimité destructrice peut alors s’exprimer comme une sorte de «droit de vengeance», de demande permanente de réparation, de restitution, de compensation. La personne qui a été traitée de façon injuste l’exerce vis-à-vis de tous les autres, particulièrement ceux avec qui elle s’engage relationnellement, et qui n’ont pourtant pas d’implication dans la cause initiale des injustices. C’est un processus relationnel qui fait qu’à son tour, la personne victime crée de l’injustice. Il est aussi source de multiples malentendus et de nombreuses difficultés dans l’engagement et l’échange.

La question qui se pose à chacun d’entre nous, et qui s’est ainsi posée à Geneviève et moi dans la situation évoquée, n’est pas de faire l’inventaire et la comptabilité de ce qu’il en est de la légitimité destructrice et constructrice. Ni même de différencier la bonne légitimité (la constructrice) de la mauvaise (la destructrice), qu’il faudrait réduire, inhiber, détruire, ou je ne sais quel autre terme évoquant le combat «contre le mal».

La question principale, à ce moment, est d’identifier cette légitimité destructrice à l’œuvre (car bien sûr elle l’est de façon visible), et la reconnaître comme une (la) part constituante essentielle de l’identité d’une personne, à un moment précis et dans le contexte donné d’une relation.

Toute personne a besoin, non seulement pour se sentir en harmonie avec elle-même, mais aussi pour exister dans et par la relation, d’avoir une identité. Celle-ci est faite d’un ensemble complexe de facteurs liés à notre histoire passée et au contexte actuel. Ainsi, nous pourrions dire que notre identité se constitue dans une double reconnaissance : verticale par la validation de soi dans son histoire, horizontale par ce en quoi nous sommes reconnus et validés comme partenaires des relations présentes.

Pour Martine, sa légitimité repose en grande partie sur ce qu’elle peut exprimer des souffrances vécues, sur la possibilité de dire ce qu’elle ressent, de s’en percevoir victime, de chercher des responsables, de demander de l’aide en se plaignant, en critiquant.

Le pari de cette forme de travail thérapeutique est qu’en reconnaissant cette légitimité en action, fut-elle destructrice, nous favorisons la reconnaissance de soi par l’autre et par lui-même. Par cela même, nous créons les conditions de redonner confiance dans les relations, en ce qu’elles sont un lieu de rencontre, de confrontation, de reconnaissance de l’autre, et donc de validation de soi par l’autre.

Plutôt que de nous engager dans une discussion sur le contenu et le bien-fondé, nous avons soutenu Martine pour qu’elle exprime ce qu’elle ressentait.

Elle parla d’abord avec beaucoup de dureté de ce qu’exprimait Paul lorsqu’il allait mal : elle ne supportait pas les «aie» qu’il murmurait, ni les mimiques qu’il faisait lorsque ses douleurs sciatiques le faisaient souffrir. Elle abhorrait son apparence les jours de repos où, trop fatigué, il ne se rasait pas de la journée. Elle exprima crûment comment cela évoquait pour elle le vieillissement, la dégradation du corps, la perspective même de la mort.

Plutôt aussi que de chercher directement quelque chose qui puisse être «positif», ou à tout le moins relatif dans la situation présente du couple, nous avons choisi de la questionner sur ce que cela pouvait évoquer dans son histoire d’enfant ou d’adolescente. Il s’agissait pour nous à ce moment de mettre en évidence des loyautés invisibles à l’œuvre.

Elle évoqua d’abord ses parents. Elle les avait conviés à la fête de fin d’année de l’école, et c’était pour elle une occasion de leur montrer ce que faisait leur petite-fille Chloé. Mais c’était aussi, et elle dit en prendre conscience au moment où elle l’évoque, un moment où elle pouvait espérer que ceux-ci, et singulièrement son père, apprécient le travail qu’elle a fait. Elle peut parler alors de sa déception qu’ils n’y aient pas attaché plus de valeur. Et de la répétition de ces moments où elle voulait montrer, prouver, et où ce qui lui était renvoyé était disqualifiant, où il ne lui était exprimé ni considération ni validation de ce qu’elle faisait ou de sa motivation. Lui revient alors cette période où, sa grand-mère paternelle devenant dépendante, elle avait été accueillie dans la maison des parents. C’était Martine qui était chargée par son père de la monter dans la chambre au premier étage (elle se souvient du contact physique, de la pilosité, de l’odeur), de lui faire sa toilette, de changer ses couches. Elle se rappelle que lorsqu’elle s’en plaignait, son père lui rétorquait «tu peux bien faire cela, puisque c’est ta grand-mère».

Nous retrouvons là, en quelques phrases, en temps réel, exprimé ce qu’est la parentification et ses conséquences : ce qui compte, du point de vue de l’Approche Contextuelle, ce n’est pas tant que ces choses là aient été demandées à cette jeune fille. Elle peut aujourd’hui nous dire toute l’affection qu’elle avait pour cette grand-mère, sa sollicitude pour elle, le mouvement spontané qu’elle avait de l’aider et de l’accompagner. Ce qui touche surtout, c’est la non-reconnaissance de cette motivation, la négation de l’implication à donner. Sa contribution est considérée par son père comme allant de soi, alors que lui (puisqu’il est un garçon) ne peut le faire pour sa mère, et qu’il ne peut le demander à sa femme (car elle est la belle-fille et non la fille). Martine évoque aussi à cette occasion comment elle s’est sentie délaissée par «l’indifférence» de sa mère à la situation. Nous observons régulièrement comment cette parentification non reconnue est une source de légitimité destructrice. La non-reconnaissance amène à douter de soi, à considérer qu’on n’est jamais à la hauteur, à se sentir à la fois incapable et exploité. Elle va amener, dans le futur, à exercer cette légitimité destructrice dans les relations avec les autres. Celles-ci se construisent alors sur le doute, la méfiance, le sentiment d’être abusé, utilisé, et, par le phénomène que nagy nomme l’ardoise pivotante, à douter des autres, à s’en méfier, à chercher toujours de la validation de soi dans la récrimination, la revendication, la plainte, et au total à son tour dans l’exploitation relationnelle de l’autre.

FIN PART4

L’Approche Contextuelle, dans la pratique thérapeutique, se garde d’une démarche explicative. Le thérapeute contextuel n’est, pas plus que quiconque, expert en légitimité, en éthique, en équilibre du donner et du recevoir. Nous évitons donc de nous laisser entraîner dans un quelconque débat, dans une quelconque explication, même dans une recherche de connotation positive de ce qui est exprimé. Nous notons ce qu’il en est de la réalité des injustices vécues, questionnons sur la justice, essayons d’explorer la souffrance et les émotions, et par là même nous validons ce qu’il en est de la construction de l’identité et la légitimité à pouvoir dire et reconnaître. Nous mettons (sans le plus souvent avoir à en dire quoi que ce soit) en évidence le droit de chacun d’exister dans sa propre histoire, que celle-ci soit reconnue par l’autre, et que cela engage les partenaires dans un échange équitable.

C’est là une préoccupation centrale de cette méthode.

S’appuyer sur les faits, permettre leur expression, explorer ce qu’ils impliquent dans la construction du psychisme, étudier ce que cela a comme incidences sur les mécanismes relationnels et communicationnels, tout cela mène le thérapeute contextuel à proposer aux protagonistes de la situation un champ d’échanges à la fois banal et singulier. C’est ce que nagy définit comme la dimension 4, celle de l’éthique relationnelle, celle du donner et du recevoir. Banal car dans toutes les relations, et notamment celles des couples, la préoccupation de ce que chacun donne et reçoit se retrouve dans ces expressions qui reviennent sans cesse sous forme de critique en période de crise, et qui peuvent avoir aussi leur contrepoint positif : «c’est toujours à moi de faire les efforts», «il ne prend jamais d’initiatives», «je me sens utilisée», «elle n’est jamais disponible», «elle en fait toujours trop», «il n’a jamais un geste», «il ne veut pas s’engager», «elle me demande toujours des comptes», etc … Elles traduisent l’importance de donner, celle de recevoir, mais surtout celle d’être reconnu dans cela. Il s’agit là d’une dimension majeure de la construction de toute relation, appuyée sur la motivation et l’implication de chacun. C’est ce qu’évoque le sociologue Jacques T. GODBOUT à propos du don lorsqu’il parle de «l’esprit du geste», du sens que chacun cherche à ce qui le pousse à aller vers l’autre. C’est ce qui se manifeste lorsque l’on se préoccupe du partenaire, de ce que l’on fait pour lui, de ce qu’on attend aussi de l’échange, de la reconnaissance, de la validation de l’engagement. C’est ce qui rend, dans les crises, si douloureux (mais aussi tellement porteur de ressources) tout ce qui concerne l’équité, la justice, l’équilibre du donner et du recevoir. La reconnaissance (et la non-reconnaissance) de ce que je fais pour l’autre me soutient (ou pas) comme partenaire fiable et digne de confiance.

Singulier aussi car, si dans toute relation de nombreuses dimensions sont conjointement à l’œuvre, intéressent plus ou moins, constituent des portes d’entrée variées, offrent de multiples pistes d’intervention et de changement, la préoccupation de l’échange relationnel «équitable» est souvent sous-estimée par les professionnels du champ «psy». Elle est pourtant un facteur important d’évolution (et de blocage) de la relation. Car elle s’appuie, lorsque tout le reste oppose, met en conflit, altère gravement et durablement les relations et l’état de chacun des protagonistes, sur ce qui reste possible à partager par tous, le souci de l’autre. Car nous nous appuyons alors, même (et surtout) dans les situations les plus dégradées et les plus chaotiques, sur un champ commun de préoccupation qui ouvre des ressources fondées sur le dialogue. La mise en lien des expériences vécues d’injustices et de la situation présente permet à chacun d’exprimer et d’entendre à son tour les impasses et les souffrances qu’entraînent l’impossibilité de recevoir de l’autre, la difficulté de donner et de valider ce qui est reçu.

Insistons encore une fois sur le fait que, dans le déroulement des séances, la démarche contextuelle n’est pas explicative. Elle n’a pas non plus une vision morale de la relation, n’a pas d’ambition familialiste, ne cherche pas les raccommodages, ne vise pas à tout prix à ressouder les couples ou à rassembler les familles (pas non plus bien sûr à pousser à la séparation ou aux ruptures). Son objectif est bien que, quel que soit le passé, et aussi quel que soit l’avenir dans sa part imprévisible, la confiance restaurée dans les relations favorise un échange véritable où chacun puisse exister comme sujet. Cela permet que les différents protagonistes puissent être, là et ailleurs, à même de donner et de recevoir, et donc aussi, pour le futur, à rendre ce qui a été reçu par l’implication dans les relations.

FIN PART5

L’intervention du thérapeute vise à inciter chacun, de façon équitable, à exprimer son engagement vers l’autre et à en assumer les conséquences que cela comporte. Cela permet que puisse être dit tout ce que la relation apporte comme soutien, aide ou considération, tout ce que chacun en attend aussi. Cela aide à ce que puissent être nommées les injustices, les situations d’abus ou d’exploitation, la disqualification ou les trahisons. Le thérapeute cherche alors à mettre en lien ce qu’en dit chacun en questionnant sur la justice et de l’équité, sur la reconnaissance ou non de ce que l’autre peut apporter et attendre. Il lui faudra la détermination et la modestie de ne pas se laisser aller à vouloir être lui-même l’organisateur de cette restauration de la confiance dans les relations. Car son intervention vise à ce que chacun des protagonistes, témoin et acteur, s’engage dans un dialogue fondé sur cette dimension éthique de la relation où le «je» de l’un est reconnu par le «tu» de l’autre.

Du coup, ce thérapeute, sollicité au départ comme élément extérieur («tiers», «il», …) à la relation, rendu nécessaire par l’impasse relationnelle que crée le face-à-face dans la crise, doit pouvoir peu à peu se dégager de cette relation triangulaire nécessaire à la thérapie pour parvenir, à son terme, à un nouveau dialogue «je-tu». C’est souvent quand ressurgit «l’esprit du don» entre les partenaires que cela devient possible. C’est bien par le mécanisme du «retour indirect», où l’intervenant trouve lui-même suffisamment de gratification et de confiance dans la nouvelle situation telle qu’il l’observe, que sa propre légitimité sera reconnue et lui permettra de s’effacer le moment venu.

C’est la pratique de la partialité multidirectionnelle qui permet, au-delà des conflits et des tensions, que l’échange se construise peu à peu dans la reconnaissance de la motivation et de l’implication de chacun dans ce processus. Le thérapeute contextuel se préoccupe ainsi, implicitement ou par des questions explicites, de favoriser et de maintenir l’équité des échanges et la reconnaissance de l’engagement (souvent éprouvant émotionnellement) de chacun.

Le travail qui se poursuit avec Martine et Paul en donne un éclairage.

Il fallait donc à ce moment se tourner vers Paul, pour explorer avec lui ce qu’il ressentait dans cette situation. En réponse à une question sur comment il voyait les difficultés actuelles, et notamment celles relatives à sa santé et au souci que cela pouvait inspirer aux uns et aux autres, il nous dit combien il appréciait, depuis le jour de son accident, chaque journée qui commençait. Comment chacune d’entre elles était un jour de gagné sur la mort, qui aurait été son destin s’il n’avait pu bénéficier des transfusions. Que bien sûr, d’une certaine manière, il pouvait en vouloir au sort, ou aux médecins qui l’avaient transfusé, de lui avoir transmis l’hépatite C. Mais qu’aussi, son accident, ce qu’il avait vécu après la mort de sa première épouse, lui faisaient davantage apprécier chaque moment de vie.

Nous avons eu alors le sentiment, après ces échanges successifs avec Martine et Paul, d’être à un moment-clé du travail thérapeutique. Moment où chacun, exprimant d’une certaine manière son rapport à la vie, à l’autre, au couple, nous confirmaient l’importance d’explorer ces dimensions, et nous ouvraient de nouvelles ressources pour le travail à mener.

Dans la rencontre, Martine avait été particulièrement sensible à cet homme, veuf, se consacrant à ses deux filles, assumant le travail, cet homme attentif et généreux, qui était prêt à s’engager dans la nouvelle relation amoureuse, à construire un projet de vie commun, à avoir des enfants avec elle. Un père comme, peut-être, elle avait rêvé d’en avoir un. Cet homme aussi qui acceptait sa sollicitude, qu’intéressait son côté artiste et créatif, qui était ému qu’elle se montre prête à s’occuper de ses filles, à partager, échanger avec elles.

Dans la vie quotidienne, se mettaient peu à peu en place des conflits que, maintenant, nous pouvions considérer animés par des loyautés invisibles, des conflits d’égards et de loyautés (propices, dans la perspective contextuelle, à l’ouverture du dialogue).

Du côté de Martine, nous pouvions les percevoir notamment vis-à-vis de son père. Comment, en effet, était-il possible, en appréciant cet homme disponible, patient, attentionné, et en le validant, de ne pas être déloyal à ce père qui, lui, pouvait être aussi inattentif et disqualifiant. Bien sûr, Martine pouvait nous jurer ses grands dieux qu’elle aurait voulu que son père soit différent. Mais, au fur et à mesure du dialogue qui se construisait, il apparaissait un peu plus clairement que la mise à l’épreuve de Paul, cette manière de trouver que ce n’était jamais assez bien, jamais comme il faut, avec parfois des exigences contradictoires, s’exerçait au nom de la légitimité destructrice, elle-même soutenue par ces loyautés invisibles et les conflits de loyautés qu’elles entraînent.

Il fallait aller plus avant encore dans la construction du dialogue, en questionnant Paul sur les ressorts, au-delà de ce qu’il évoquait de son accident, de cette bienveillance, de cette obligation de tout comprendre, de tout accepter, de chercher toujours le compromis, de jouer les médiateurs et les conciliateurs. Pour lui aussi, il fallait revenir sur l’histoire, sa place dans la famille, les soutiens qu’il avait reçus après le décès de sa première épouse, la fragilité de la vie, la nécessité d’être comme en permanence à jour des conflits car la minute d’après est incertaine. Cela nous permettait aussi de voir poindre chez lui la force des loyautés invisibles à l’égard de sa première épouse. La volonté permanente de comprendre, d’éviter le conflit et de rechercher le compromis avec Martine étaient aussi à entendre comme une exigence de perfection, une mise au défi permanent. Après avoir évoqué ces divers éléments, il put exprimer comment, à certains moments, il en avait marre, envie que ça s’arrête, que les conflits cessent, et, pour la première fois, il put dire à Martine combien parfois il pouvait la trouver injuste vis-à-vis de Mathilde et Sarah.

Temps donc où la légitimité de chacun se dessine (notamment à travers la possibilité de dire et de voir reconnus les éléments de légitimité destructrice), où elle peut être assumée par les protagonistes eux-mêmes, où elle peut être validée par l’autre et par les thérapeutes. Non pour exprimer accord ou désaccord, mais bien pour permettre que, chacun s’exprimant et étant reconnu dans son bon droit à le faire, une nouvelle dimension de la confiance à restaurer dans les relations se fasse jour. L’un pouvait dire, l’autre pouvait écouter et entendre, les thérapeutes pouvaient être garants du processus. Se créait un nouvel espace de dialogue, fondé non sur le rapport de forces ou sur la conciliation formelle, mais sur le respect mutuel. Cela autorisait alors, certes encore avec prudence et doute, chacun à s’engager un peu plus dans se montrer comme soi-même et reconnaître l’autre tel qu’il est à ce moment.

Il s’agit bien sûr d’un temps de la thérapie, fragile et sensible. Mais un temps qui offre l’opportunité, à travers la reconnaissance de la légitimité, à travers l’expression par chacun de ses souffrances, des préjudices vécus, des injustices ressenties, à travers l’identification des loyautés invisibles qui emprisonnent, de pouvoir de nouveau donner et recevoir dans la relation.

FIN PART6

La séance suivante venait au début de l’été, et réunissait toute la famille.

Paul souffrait toujours autant du dos, Mathilde (et toute sa famille avec elle) attendait avec anxiété les résultats du bac, qui conditionnaient notamment le déroulement des vacances. Sarah avait finalement obtenu l’orientation qu’elle souhaitait pour l’an prochain, mais redoutait les vacances avec les parents et les «petites». Chloé et Justine se disputaient, mais finirent par se partager successivement les genoux des parents et des sœurs aînés. Nous sentions que quelque chose se détendait, bien qu’il reste encore une tension palpable. Enfin, nous étions nous-mêmes bientôt en vacances, et partagions l’idée que nous l’avions bien mérité.

En septembre, Paul nous annonça qu’il avait été opéré d’une hernie discale et que ses douleurs avaient notablement régressé, lui permettant même fin août de reprendre toutes ses activités. Il insista sur celles de père, les jeux, les randonnées, porter les filles et les paquets aussi, mais nous fit comprendre (ou peut-être ce fût Martine) que cela concernait aussi celles de mari et d’amant. Les sourires complices échangés entre Martine et Paul nous confirmèrent que nous n’avions pas besoin d’en savoir plus. Chloé s’était cassé le bras en jouant avec une balançoire qu’avait installée Paul. Là aussi, nous accueillîmes avec intérêt la manière légère dont Martine nous raconta l’histoire (nous ne pouvions nous empêcher d’avoir à l’esprit qu’en d’autres temps …). Mathilde, après la réussite de son bac, avait passé dix bons jours de vacances en juillet avec son copain, et avait donc pu rejoindre satisfaite la famille en août. Du coup, Sarah s’était montrée plutôt gracieuse. Elle avait fait une bonne rentrée, contente d’engager une formation qui paraît proche des centres d’intérêt de Martine. Mathilde attend la rentrée universitaire et file le parfait amour. Bien sûr, toutes deux cherchent souvent à échapper aux tâches qui leur sont demandées à la maison, elles ne respectent pas beaucoup les horaires, elles s’écharpent entre elles, leurs tenues vestimentaires prennent des tournures étranges, et tout cela continue à ne pas satisfaire du tout Martine.

A la séance suivante, où le couple est seul présent, Martine nous présente une rentrée démarrée sur les chapeaux de roue : quatre projets en même temps. La situation professionnelle de Paul se complique : son entreprise va être vendue et les perspectives sont préoccupantes. Martine commence d’ailleurs en nous disant que «ça ne va pas du tout, et que les bras (lui) en tombent». Pourtant, l’échange se fait, et nous découvrons même un Paul qui accepte la parole qui lui est offerte en premier, qui exprime son exaspération, qui demande à être entendu, qui dit aussi l’aide qu’il attend de Martine dans ces moments difficiles. Et Martine, elle, peut exprimer son souci autrement que comme une angoisse ou à travers une escalade de plainte pour elle-même. Elle essaie de soutenir Paul, parfois de le modérer quand il s’énerve trop (car il est devenu irritable). Pour les vacances de Toussaint, elle a du travail à finir et ne pourra donc ni partir ni s’occuper beaucoup des enfants. Paul a pris une semaine de congés, et est déçu de ne pouvoir partir. Il va donc avoir à s’occuper des enfants, en fait des deux plus jeunes. Martine en est satisfaite, apparemment à plusieurs titres ! Paul lui précise de suite qu’il compte mettre Chloé au centre aéré dans la journée. Il nous faut bien répéter plusieurs fois la même question à Martine pour qu’elle confirme qu’elle est d’accord avec cela. Enfin, nous en sommes là à ce jour, …

Nous sommes surpris, quand la confiance dans les relations se restaure, d’avoir chaque fois cette impression que, finalement, la situation que nous avons travaillée en thérapie n’était pas si grave que cela. Il nous vient à l’esprit, à notre insu, qu’il ne s’agissait peut-être que de quelque malentendu relationnel ou de difficultés de communication.

Il nous faut chaque fois dialoguer à notre tour entre nous pour reprendre la situation initiale, réactiver le souvenir des souffrances endurées, des injustices exprimées, pour percevoir quelque chose du trajet qui s’est fait.

Nous avons aussi appris que nous ne pouvons guère compter sur les protagonistes eux-mêmes pour nous gratifier de la part du travail accompli qui nous revient. Cela ne nous empêche pas pourtant de poser, à certains moments de la thérapie, et notamment sur sa fin, des questions sur l’appréciation du travail accompli.

Nous avons (au moins le croyons-nous) renoncé au plaisir narcissique d’un remerciement direct, et sommes même plutôt convaincus que cette question a une autre fonction. Celle de permettre encore une fois une réappropriation par le dialogue entre les partenaires de l’échange et de la considération réciproque.

Il nous reste les bénéfices du «retour indirect». Et d’échanger avec d’autres, par la parole et par l’écriture.


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