FORMATION, ENGAGEMENT, POLITIQUE ET ETHIQUE

Il fut un temps, pas si lointain, où prendre parti, soutenir un candidat, affirmer une position était fréquent et allait presque de soi.

La dernière manifestation de ce type, qui conférait presque à l’unanimisme dans des circonstances tragiques fut le « Je suis Charlie ».

Depuis, chez les citoyens « ordinaires » les bouches se sont tues, les commentaires se sont faits allusifs, souvent désabusés, voire cyniques.

A contrario nombres sont les paroles publiques faites d’invective, de rejet, d’injure ou de disqualification.

Le premier tour de l’élection présidentielle a été à ce titre particulièrement symptomatique.

Je me suis interrogé sur ce que cet événement majeur de notre vie publique éveillait en moi comme ressentis, émotions, tentations au regard des positions, convictions et affirmations des uns et des autres, proches ou lointains.

C’est le travail personnel que nous sommes amenés à faire régulièrement quand nous exerçons notre activité de formateur, et plus encore, ou de façon encore plus impérieuse, quand nous aidons des groupes de professionnels ou de dirigeants à réfléchir et analyser pour améliorer leurs pratiques.

Nous savons combien il est vain, tant au sens de l’inefficacité qu’à celui de la vanité, de s’affirmer comme seul porteur d’un savoir ou de pratiquer l’influence ou la séduction.

Nous connaissons bien aussi le risque de se laisser aller à ses émotions pures, de le faire avec le groupe, pour entraîner adhésion, créer coalitions et générer le rejet.

C’est cela qui m’a amené à m’interroger sur ce silence, peut-être masque de l’hostilité, de la condescendance ou son contraire apparent du sentiment d’inexistence ou d’invisibilité.

Les enjeux du temps présent sont majeurs.

Nous le savons dans les lieux où nous existons où l’incertitude de l’avenir, les procédures complexifiées, les moyens limités génèrent insatisfaction, sentiments de menace, tentations de repli sur soi ou fuite face à l’adversité.

Cela malgré les énergies dépensées pour se consacrer au mieux à sa tâche, mais avec souvent un ressenti d’inutilité ou une difficulté à donner du sens à son action.

Là se rejoignent, d’une certaine manière, ce qui œuvre dans la vie professionnelle du secteur que je connais, celui du soin, de l’aide à l’autre, de la protection des plus fragiles, du soutien aux plus menacés et ce qui se passe dans la vie civile et citoyenne.

Nous pouvons nous appuyer ici sur ce qu’Axel Honneth définit comme pathologies sociales « des relations ou des évolutions sociales qui portent atteinte, pour nous tous, aux conditions de réalisation de soi ». Autrement dit, comment le sentiment d’injustice sociale peut-il être toléré, accepté comme étant inhérent et inévitable dans toute société, encore de nos jours ? Ce sont en fait tous les fondements de « l’idéologie actuelle de la légitimation » qu’il examine ainsi.

Longtemps les objectifs professionnels, peut-être vaudrait-il mieux dire ces pratiques obligées, obligées par la responsabilité que nous ressentons face à la vulnérabilité et la faiblesse de l’autre, longtemps donc cela se réinvestissait dans l’espoir d’un avenir meilleur, du progrès, de l’évolution positive des connaissances et des moyens humains et matériels.

Aujourd’hui, nous constatons souvent que les difficultés objectives et subjectivées, dans un contexte d’incertitude, de doute et désarroi, amènent à des divisions, des fractures, des oppositions où les besoins des usagers comme ceux des professionnels ayant à nourrir l’estime de soi de la reconnaissance de ce qui est fait, là où le besoin de se compléter et de se soutenir est impérieux.

C’est la réflexion de Paul Ricœur, tournée vers la dimension sociale de nos « capacités », de nos pouvoirs d’agir, qu’il développe en empruntant à l’économiste Amartya Sen la notion de « capabilité » : La liberté et le choix de vie d’une part, responsabilité sociale de l’autre font reconnaître des « droits à certaines capabilités » pour assurer aux individus une liberté concrète appuyée sur la reconnaissance de soi à travers celle de l’autre.

Bien loin de moi l’idée que la réponse à ces difficultés et souffrances serait un unanimisme consensuel béat, faisant l’économie des différences, différences de souffrance, de difficultés, de position sociale, de précarité, comme différences d’accès au savoir, à la connaissance et à la reconnaissance.

Ces différences, et les conflits et confrontations inéluctables, et sans doute nécessaires, ne doivent pas seulement être identifiées et reconnues. Elles sont même le terreau possible de l’échange, de la collaboration (celle qui se préoccupe du faire ensemble et non celle, de mauvais souvenir, qui génère la compromission), mais aussi du coup de la valorisation de la créativité, de la considération pour ce qui se fait, de la ressource que cela porte pour définir des projets au service des plus fragiles et des plus vulnérables.

Dans notre travail, cela se traduit par la recherche de la création de zones de confrontation où chacun peut exprimer non seulement son avis, son expérience ou sa pratique, mais aussi la valeur qu’il donne à ce que l’autre fait et le besoin qu’une valeur soit accordée aux efforts pour partager qui sont les siens.

Nous avons alors constamment à lutter contre nos propres démons et ceux des autres, ceux qui naissent de la déconsidération que nous ressentons et que nous transformons en déconsidération de l’autre. Ceux qui viennent du sentiment que ce que nous faisons n’a pas de valeur et même est invisible et qui nous amènent à chercher à inhiber ou annuler ce que font ou disent les autres.

Alors à ce moment-là, la difficulté devient impasse, le malentendu rejet, le manque d’écoute indifférence, la défaite humiliation.

C’est ce qu’aborde le philosophe Alain Cambier parlant d’une modalité du mépris qui naît de l’invisibilité sociale. La reconnaissance sociale mutuelle requiert des actes et des gestes expressifs (gestes corporels, sourires, expressions faciales, etc.) par lesquels le sujet atteste non seulement de la présence physique de son partenaire d’interaction mais également de sa disposition à lui accorder une place valorisée et à rendre justice à sa « valeur ». En revanche, l’absence de cette médiation expressive revient à leur signifier leur inexistence sociale et à les rendre invisibles… Rendre ainsi des sujets « transparents » revient à leur refuser cet acte de décentrement de soi vers l’autre, qui est le propre de la reconnaissance.

Là me reviennent ces sentiments que j’ai cru percevoir chez moi comme chez les autres dans le moment citoyen que nous venons de vivre : le silence cachait mal le rejet du point de vue de l’autre, l’invective s’adossait au doute quant à sa propre légitimité, la haine de l’autre montrait trop, jusqu’à l’exhiber, la haine de soi et de sa condition.

Comment faire, comme nous le faisons dans nos groupes professionnels, faire renaître un débat respectueux et responsable des cendres des crises multiples et des souffrances vécues de la pensée, du dialogue, mais aussi l’estime de soi qui permet l’estime de l’autre ?

Cela est sans doute en rapport avec notre capacité à nous préoccuper des conséquences de ce que nous faisons, pensons, agissons, pour le futur et celles et ceux qui nous succéderont.

Si cela ne peut se faire sans prendre en compte les besoins et attentes divergents et donc la conflictualité des relations, cela nécessite de mettre au premier plan la reconnaissance de la contribution des uns et des autres et de la souffrance que génère l’injustice de sa non-reconnaissance.

Si c’est notre travail quotidien de cliniciens avec les petits groupes avec qui nous cherchons à avancer, c’est sans doute une autre affaire pour les grands groupes et celles et ceux qui y engagent la responsabilité de leur action.

Le « bon » choix, comme la « vie bonne » de Spinoza, ne peuvent s’appuyer sur la colère, la récrimination, la déception, la blessure narcissique ou le sentiment de trahison. Mais sur la responsabilité à l’égard des plus vulnérables qui nous obligent à se reconnaître dans la réciprocité nécessaire et à penser (pour) le futur.


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