VIETNAM : La série documentaire à voir ou revoir sur ARTE Quelques réflexions sur « Grande » et « Pe

Dans cette histoire racontée notamment par certains de celles et ceux qui l’ont vécue, nous sommes d’abord interpellés par savoir quand commence et quand finit cette histoire.

Dans la « grande », celle de la géopolitique, des conflits entre états, mais aussi des conflits de pouvoir, d’influence à l’intérieur même des états belligérants, il est bien difficile de voir quand cela commence : quand les USA décident d’intervenir ? Quand les communistes vietnamiens soutenus par l’URSS et la Chine prennent l’offensive pour le pouvoir ? Quand les nationalistes se lèvent pour chasser le colonialisme français ? Ou encore bien avant, dans les rapports de force à l’intérieur même de toute la région qu’on appellera ensuite l’Indochine dès la fin du 19ème siècle ? Et peut-être encore bien avant ?

Transversalement, comment démêler de ce qu’il en est du contexte de la guerre froide et de ce qui se joue entre « bloc de l’ouest » et « bloc de l’est », mais aussi entre la recherche d’influence entre Chine et URSS, de même que l’influence des nationalismes régionaux, notamment entre Vietnam, Laos et Cambodge ?

S’il est difficile de savoir quand cela commence, il est tout aussi compliqué et incertain, dans cette « grande » histoire, de définir quand cela se termine : quand les Etats-Unis quittent le territoire de la guerre, quand le Sud-Vietnam est défait par le Nord, quand se termine la guerre froide par l’effondrement de l’URSS, quand les USA cherchent à réunifier opposants et anciens combattants, quand le Vietnam se convertit à l’économie libérale, et bien d’autres hypothèses qui toutes conduisent à penser qu’aujourd’hui encore les plaies ne sont pas refermées et, bien plus encore, les conséquences des fractures dans les pays concernés (et bien ailleurs dans le monde) sont encore vivaces.

D’autant que nous oublions souvent que, dans ces périodes, d’autres choses se jouent à l’intérieur même des camps qui s’opposent.

Au Vietnam, ce qui conduira aux conflits avec le Cambodge, à la confrontation des états, aux conséquences des affrontements entre Nord et Sud et des exactions multiples, le mouvement à venir des boat-people, ouvrira des périodes de haine et de divisions, comme de création de nouvelles classes sociales aux intérêts antagonistes.

Aux USA, nous ne pouvons oublier que, pendant la guerre même, souvent en lien mais aussi avec une certaine autonomie, se vit une période où les haines, la ségrégation et les émeutes raciales créent des fractures que l’on retrouve de façon récurrente dans la population américaine. Et pendant ce temps, les mouvements étudiants des années 68, la révolution musicale, l’irruption de la drogue « festive », les mouvements de libération des mœurs et des genres constituent une période qui, isolée parait heureuse ou en tous cas libératrice d’un vieux monde qui se meurt.

Le documentaire nous livre, à travers de très nombreux témoignages, une manière de pouvoir s’approprier (un peu) les liens entre cette « grande » histoire et la « petite », celle des personnes, individus, groupes familiaux, d’appartenance, croyances de chacun, fractures dans les familles, pertes subies, violences et injustices vécues.

La multiplicité des témoignages, des regards, des sentiments et émotions, le retour fait par les récits d’aujourd’hui sur ce qui a été vécu par chacun ouvre à la complexité dans laquelle nous avons à nous mouvoir.

Ce qui a été vécu, c’est d’abord ce que chacun, victime directe ou indirecte, a subi : violence contre soi ou son proche, violence de la mort, de la torture, de la mutilation, des exactions dont chacun peut faire le récit pour son propre compte ou pour son propre camp.

Mais ce qui a été vécu, c’est aussi, tout aussi violent, c’est ce qu’on a fait : le retour, et c’est peut être l’une des choses les plus poignantes de ces témoignages, sur ce qu’on a fait aux autres, au nom de ses valeurs, de ses croyances, de son idéologie, des ordres qu’on recevait, mais aussi au nom de la haine de l’autre, du désespoir et de la peur, du désir de vengeance, du besoin de répondre à la terreur éprouvée par la terreur exercée.

Ces témoignages remettent aussi chacun de ces acteurs dans leurs propres histoires, ce qui vient de leurs engagements obligés par l’idéologie ou les croyances, nourris des loyautés patriotiques ou familiales, aussi souvent imposées par le pouvoir ou la place dans laquelle on est dans le moment précis. Ce qui vient de l’histoire passée de chacun, ce que chacun raconte de ce qu’il a vécu dans ces temps de guerre et dans la période qui a suivi : retrouver le fil de son histoire, celles et ceux dont on a été éloignés (et qui souvent se sont éloignés) pendant cette période, aussi ne pas retrouver ceux qui ont disparu, sont morts ou mutilés à vie.

C’est aussi comment, aujourd’hui chacun fait avec son histoire, les cauchemars ou les souvenirs qui le hantent, pour soi, pour les proches qui ont été maltraités ou assassinés, pour les ennemis que l’on a souvent dépersonnalisés, désaffectés pour mieux supporter de les détruire, aussi pour toutes les personnes civiles victimes des massacres, des manipulations, des exactions diverses.

Et puis souvenirs de ce qui a accompagné ces atrocités : le bruit, la fureur, les odeurs, la douleur physique, l’abandon, la proximité de la folie quand ce n’est pas, pour de bon, l’entrée en folie.

Comme ce soldat qui se retrouve avec une plaie dans la poitrine, « d’une grosseur d’un poing » qui entend d’abord un chirurgien lui demandant sa religion et déclarant ne rien pouvoir pour lui et d’appeler le pasteur, puis, entendant subitement un cri monstrueux, qui déchire tout, et ne s’apercevant qu’un temps après que c’est lui-même qui a émis ce cri.

Soldats, d’un camp ou de l’autre, familles de victimes à jamais marquées, civils survivants d’on ne sait où et qui ne savent pas pourquoi, militants engagés contre la guerre, politiques d’un camp ou de l’autre qui démontent les enjeux souterrains des boucheries d’êtres humains, la quasi-totalité nous montrent, aujourd’hui, leur vulnérabilité et l’importance du témoignage et de la multiplicité de ces témoignages qui relativisent toutes les croyances et les certitudes.

Nous sommes encore aujourd’hui, de la par le monde, des millions à avoir, sans en être directement concernés, été profondément transformés par cette époque.

Les plus nombreux se sont engagés contre la guerre du Vietnam, et pour être clair, contre la guerre que les USA faisaient aux vietnamiens. Nous l’avons fait sincèrement et entièrement, parfois contre la guerre et par pacifisme, parfois dans la suite des engagements contre d’autres guerres, celle d’Indochine ou d’Algérie, parfois par idéologie d’adhésion au bloc communiste contre le bloc impérialiste.

Pour beaucoup, cela a été l’entrée dans un engagement politique souvent radical, parfois nuancé par l’imprégnation des nouveaux mouvements sociaux, de la lutte pour plus de justice, de liberté, pour la jeunesse, pour les femmes, pour les minorités et contre le racisme.

Les années qui ont suivi, la répression des mouvements démocratiques dans le bloc de l’Est, en Tchécoslovaquie ou en Pologne, la révélation du goulag ont ébranlé bien des certitudes.

La réflexion sur les totalitarismes, bien difficile à intégrer sur le moment présent par beaucoup d’entre nous, a fait basculer certains dans le rejet de leurs engagements, la remise en cause radicale de leurs idéaux, voire un basculement radical dans le spectre opposé de leurs valeurs initiales.

Pour beaucoup, et j’en suis, ce fut surtout l’entrée dans une autre phase de sa vie, celle où le doute, l’incertitude, le questionnement qui ne cherche pas forcément une réponse ont eu toute leur place.

Période oh combien plus douloureuse, plus éprouvante, mais tellement plus riche et intéressante que celle des grandes certitudes qui nourrissent le rejet et la haine de l’autre.

Période où, aussi, quand nous portons un regard rétrospectif sur nos vies, mais conjointement un regard sur les temps à venir, ceux de nos enfants et déjà de nos petits-enfants, nous pouvons relier ce qui est de la « grande » et de nos « petites » histoires.

Pas uniquement pour se dire que la « grande » histoire infère davantage sur nos vies personnelles et relationnelles que nous ne l’imaginons.

Pas seulement pour affirmer que la « grande » histoire serait l’addition, la multiplication, ou l’entrechoquement des histoires des personnes et des groupes.

Pas non plus pour constater les analogies entre la nature des conflits mondiaux et ceux à l’intérieur des groupes et des familles : René Girard et le désir mimétique, d’autres comme Jean-Pierre Dupuy nous ont déjà bien éclairés à ce propos.

Mais peut-être surtout pour, dans les temps où les divisions, l’imprécation verbale, la haine de l’autre menacent, jusqu’au sein de nos plus proches, l’humanité nécessaire à la survie des valeurs essentielles, ne pas perdre à l’esprit que, si l’expérience de chacun ne vaut à peu près rien pour l’autre, la capacité de faire le récit de ce qui nous anime, nous a animé, nous a fait croire et nous fait douter, arc-bouté néanmoins à nos valeurs, a valeur de ce qui se transmet d’essentiel : ne pas être indifférent, résigné ou passif. Croire que cette transmission est aussi action. Pour un peu de sérénité à l’exemple d’Héraclite : « Se transformant, il se reposa ».

https://www.arte.tv/fr/videos/RC-015017/vietnam/


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