QUE SOIGNENT LES THERAPIES FAMILIALES ?

Apports de la démarche contextuelle aux processus en jeu

dans les différents modèles de Thérapie Familiale


Que font, que visent, que veulent traiter les thérapies familiales ? Soigner une famille ? Soigner avec la famille ?


Soigner un membre d’un groupe familial ? Soigner un symptôme ? Soigner une pathologie ? Soigner les relations ?


Entre « care » et « cure », la question de ce que soigne une thérapie familiale s’est posée avec la construction même de l’idée de pratiquer des thérapies familiales.


Entre le care : prendre soin, se soucier de, avoir du souci, de la sollicitude, de l’attention pour.

Et le cure : traiter, remédier, guérir.

Les thérapies familiales viennent poser la question, qui dépasse celle de faire disparaître les symptômes, de comment vivre avec des histoires complexes, des traumatismes portés par les générations, des injustices dont les conséquences perdurent, des pathologies ou des handicaps qui troublent la vie du porteur et de ceux qui l’entourent.


La thérapie familiale peut se définir aussi bien par son objectif que par sa méthode, ou encore l’idée que s’en font les thérapeutes qui la pratiquent, ou aussi le lieu, le dispositif ou le mode d’exercice, ou parfois le mandat qui est confié ou l’idée que s’en font la famille, et, en son sein, chacun de ses membres.


Au bout du compte, c’est le croisement de plusieurs de ces paramètres, le dialogue qui se construit et la négociation qui en découle qui définiront, et constamment redéfiniront, ce qu’est cette thérapie familiale là, dans ce lieu, à ce moment, avec ce groupe familial et ces thérapeutes là.


Bien sûr, la formation des thérapeutes, la méthode affichée, les processus et les références du travail des professionnels, comme l’adéquation avec ce qui a été présenté au groupe familial et les attentes qui sont siennes comptent beaucoup.


Pourtant, l’essentiel du travail thérapeutique s’effectuera ailleurs, en deçà et au-delà de ces références et des croyances qui l’accompagnent.

Il s’appuiera sur la confiance partagée, l’empathie qui se dégage, la capacité (capabilité[1]) d’être en lien, les résonances qui construisent peu à peu la relation entre le groupe familial, chacun de ses membres et le ou les thérapeutes.

Il aura été initié par la porte d’entrée, la mise en relation des uns avec les autres, la connaissance progressive des fonctionnements des uns et des autres, des patterns en action, des répétitions, qu’il s’agisse de ceux de la famille comme de ceux des thérapeutes, de leur pratique, de leurs références, de leurs croyances, de leur capacité de valider régulièrement l’adéquation de leur démarche avec le rythme et les évolutions du groupe familial.


Chaque pratique, chaque courant du monde de la thérapie familiale, systémiques, psychanalytiques et autres, a ses propres questionnements, ses propres réponses, aussi sans doute ses propres points aveugles qui construisent une méthode, les savoirs, les expériences, les convictions, les certitudes et les doutes qui la composent.

Chaque thérapeute, aussi fidèle se veut-il à ses formations, ses approches, ses méthodes et parfois ses techniques, a sa part de création personnelle, de trahison nécessaire à l’initiative et à l’implication personnelle, venant combiner dans sa pratique loyauté et distance qui construisent son propre espace de liberté. Condition nécessaire à un être authentique et authentiquement engagé dans la relation au groupe familial, à ce qui se construit avec chacun, aussi à ce qui échappe au contrôle et à la maîtrise pour restituer à la famille sa part d’initiative et de responsabilité.


L’Approche Contextuelle, développée par Ivan Boszormenyi-Nagy, non seulement n’échappe pas à ces différents questionnements, mais en fait même, pour une bonne part, l’objet et les moyens du travail thérapeutique qui va être partagé avec le groupe familial.


En ce sens, tout en développant sa propre démarche, sa propre méthode comme sa finalité, elle peut contribuer à nourrir toutes les approches de travail familial sans qu’il leur soit nécessaire de s’y référer ou d’en appliquer les prémices comme les applications.


Travailler le récit narratif familial, et en son sein le croisement des récits personnels est un des supports essentiels. Exercice exigeant, souvent fastidieux, qui explore l’histoire, ses recoins, ses dédales et cherche d’abord à échapper à toute tentative explicative ou interprétative.

La mission du thérapeute contextuel est marquée par la préoccupation des conséquences pour le futur. Nous pouvons le voir comme une valeur dont s’imprègne le thérapeute et qu’il va chercher à partager avec la famille.


Mais son ambition va bien au-delà.

Elle vise avant tout à permettre à ce que chacun, dans le groupe familial, existe autrement que par son histoire passée, ses traumatismes, ses blessures ou sa violence, les mauvais traitements qu’il a pu faire subir, pour lui permettre d’exister comme un acteur principal, unique pour chacun, d’un intérêt partagé pour un futur débarrassé du poids des injustices passées.

C’est ce que la Thérapie Contextuelle travaillera en cherchant à permettre à chacun de sortir de son image désignée, de son objectivation, de sa réification pour accéder à un statut de personne concernée par le futur commun d’un groupe familial où il peut retrouver une place légitime. Ainsi, à travers son engagement, son implication marquée par un souci de réduire les conséquences pour les futur, chacun (re)trouve un statut de sujet responsable, reconnu par les autres et par lui-même comme légitime à contribuer à l’histoire familiale.


Pour cela, la Thérapie Contextuelle questionne, interroge, soutient la capacité (capabilité) de chacune des personnes concernées et impliquées dans un dispositif familial à construire sa légitimité à être partie prenante de l’histoire de sa famille en montrant son souci pour un meilleur futur de chacun et de leurs relations en donnant et en acceptant de recevoir.

Ce sera la raison de s’intéresser à l’histoire passée. Non pour y trouver explications ou interprétations des raisons des dysfonctionnements ou des préjudices, mais pour chercher des ressources de confiance dans la capacité (capabilité) à exposer ce qui a fait souffrir, ce qui a généré des processus relationnels dysfonctionnants, notamment en termes de loyautés invisibles. Et à revoir les modes relationnels et les patterns dans le souci de réparer ce qui peut l’être des représentations de l’histoire passée, en cherchant ce qui a, par la violence, le mépris, l’indifférence ou le secret, exclut les uns ou les autres de la construction d’une trame relationnelle suffisamment solide pour soutenir les engagements futurs.

S’engage alors un travail patient, fondé sur le témoignage de chacun devant les autres, de réparation, de ravaudage des représentations de l’histoire passée. Les engagements, l’approche constructive ou en tous cas libératrice des conflits de loyauté, la révélation des processus de parentification intégrés comme une fatalité du devoir ou de la culpabilité, le retour de la capacité de donner ou de recevoir souvent déniée par l’histoire restaurent peu à peu la confiance dans les relations.

Tout cela s’appuie sur l’importance de (re) donner de la valeur à tout ce qui, dans le quotidien, fait la force des liens familiaux : l’attention à l’autre, le souci, la sollicitude et leurs conséquences souvent empêchées d’exprimer de l’amour, de la tendresse, des soins adéquats dégagés de la performance mais tournés vers la satisfaction réciproque de ce qui est donné et reçu.

Ce travail avec chacun, avec et devant les autres, attaché à sa place dans son histoire, lui offre l’opportunité de restaurer un sentiment d’utilité familiale, sociale, affective, propice à chercher à accorder aux autres la même attention.


Ce bref aperçu de la méthode contextuelle permet de dégager d’un côté, ce que l’on peut poursuivre, pour celui ou celle qui le souhaite, par l’approfondissement du travail clinique contextuel avec les familles.

D’un autre côté, il permet de percevoir ce qui, parfois à son insu, mais souvent en partage lorsque l’on a dépassé l’obligation de se différencier, ce qui agit et fonctionne dans la relation thérapeutique avec les familles, quelles que soient les approches, les méthodes et les techniques.


Au-delà de l’empathie, oh combien précieuse, source d’apaisement et de sécurité dans le processus thérapeutique relationnel, la capacité (capabilité) du thérapeute d’être attentif à ce qui fait support de la relation, de ses constructions comme de ses malentendus destructeurs, c’est-à-dire l’obligation faite à chacun d’entre nous d’aller vers l’autre vulnérable, la responsabilité que cette vulnérabilité force en nous.

Responsabilité souvent déniée : à l’enfant « trop jeune pour », à l’aîné « trop vieux et fragile », à la personne handicapée « qui a besoin de moi mais dont je n’ai rien à recevoir », à l’autre du conflit « qui ne peut rien m’apporter après ce qu’il m’a fait », …

Et qui donne, en retour de ce déni de reconnaissance un sentiment d’injustice, de culpabilité, mais aussi qui est source de la jalousie, de la haine, de ce que René Girard appelle « le désir mimétique ».


Chacun, chaque méthode, chaque approche, le travaille à sa manière, y attache ou pas de l’importance, fait avec.

L’Approche Contextuelle en fait le cœur non seulement de la reconnaissance des processus humains de soutien ou de rejet, mais le moteur du travail thérapeutique de restauration de la confiance.

Confiance qui est aussi au centre de tous les processus thérapeutiques : parfois centrée sur la confiance en soi, parfois cherchant à réconcilier en trouvant des ressources de confiance en l’autre.

Dans son exigence, mais aussi dans la croyance expérientielle en la capacité (capabilité) des familles à assurer leur destin, la Thérapie Contextuelle insiste sur la confiance dans les relations comme élément central.

C’est-à-dire la confiance dans le risque à prendre de s’engager, de s’impliquer pour redonner à chacun une place dans le processus d’allègement de la charge générationnelle des préjudices.

Processus qui n’est pas seulement une exigence pour les générations à venir, mais un point d’ancrage dans le présent pour toutes celles et tous ceux que l’histoire familiale passée a laissés à la dérive, portés dans des impasses, isolés ou ignorés.

Ainsi la relation qui se reconstruit, dans les espoirs et les engagements à venir, dans les épreuves du présent comme dans les charges à porter du passé, mène la famille et chacun de ses membres à la convergence de récits narratifs tournés vers le futur et « l’advenir ».


Alors que soignent les thérapies familiales : tout et rien de ce que nous posions en questions initiales.


Ce dont elles prennent soin, ce pourrait être en tous cas je le crois un point d’accord ou de convergence, de la capacité (capabilité) de la famille à se servir de cet outil qui, à un moment de leur histoire, entre un avant que le thérapeute n’a pas connu et un avenir qui lui échappera, à se servir donc de cet outil pour redéfinir les liens, les libertés et les solidarités qui permettent à chacun d’avoir davantage sa place dans l’histoire du groupe et dans son histoire personnelle.

Au passage, de pouvoir, aller mieux, traiter des symptômes, s’ouvrir au monde et aux relations. Et aussi de trouver les conditions d’acceptation réciproque des handicaps, des insuffisances, des défaillances qui nous affectent mais aussi construisent nos liens d’amour.



[1]Une « capabilité » ou « capacité » ou « liberté substantielle » est, suivant la définition qu’en propose Amartya Sen, philosophe indien, la possibilité effective qu’un individu a de choisir diverses combinaisons de fonctionnements, autrement dit une évaluation de la liberté dont il jouit effectivement


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