LÉGITIMITÉ DESTRUCTRICE, PROCESSUS DE RECONNAISSANCE ET IDENTITÉ NARRATIVE

Chaque nouvelle relation s’engage au travers de ce que chacun reconnaît en l’autre comme identité, moment, moyen, signe d’affiliation, de différenciation, de mimétisme, d’opposition.

De là naissent très tôt ce qui marquera l’initiale de la relation, faite de sentiments, d’émotions, de reviviscence d’états antérieurs dans d’autres relations, d’étrangeté et de surprise.

Viennent aussi très vite diverses formes de sympathie, de jalousie, de complicité, de rivalité, d’attention ou d’hostilité, d’inclusion ou d’exclusion des champs relationnels habituels de chacun, parfois d’indifférence authentique ou de processus caché de rejet.


Le petit enfant, dès sa venue au monde, rencontre ces premiers moments de la reconnaissance.

Fils de, pourvu des yeux de l’oncle untel, affublé d’emblée d’un (de plusieurs) prénoms aux signifiants explicites ou aujourd’hui souvent masqués par l’originalité de la musique, du jeu des lettres, quand ce n’est pas de la ressemblance à tel acteur ou autre. Quoi qu’il en soit, c’est autant à travers ce que cela signifie pour chacun, que par le prénom lui-même que la reconnaissance que chacun lui fait est singulière. Reconnaissance aussi du moment où il arrive, des circonstances de la conception, de celles de la naissance, par sa place dans la famille ou dans la fratrie, par ce qu’il comble ou laisse de vide ou d’inachevé.

En retour, là aussi très vite, parfois longtemps même avant sa naissance au monde réel, ses premiers mouvements, ses premiers bruits, les premiers relâchements ou les premières tensions corporelles seront perçus par sa mère, son père, mais aussi celles et ceux qui environnent comme des signes patents de reconnaissance qui engagent entre chacun, lui (elle) et moi, la relation même.

Comme l’explique ainsi lumineusement Axel Honneth, « la reconnaissance précède la connaissance ». Car oui, on se reconnaît (on est reconnu) avant d’apprendre même à se connaître (à être connu).


Dans ses premières rencontres, avec les frères et sœurs, les enfants et les adultes de la crèche, de la petite école, chaque fois le processus de reconnaissance reviendra, se complexifiant peu à peu en intégrant nombre de paramètres, de personnes, d’émotions et de sentiments propres à chacun.

Qui souvent aussi se compliqueront par l’intervention du raisonnement, du langage, qui vont permettre bien sûr de donner du sens et de s’exprimer, mais également de rationaliser, de noyer le poisson des émotions ou de contourner l’épreuve des affects.


Dès les premières relations amoureuses, la question de la reconnaissance est présente, faisant se croiser ce que l’autre désigne et nomme de soi, de l’attrait que je procure et de l’intérêt que je lui porte, et ce que les signes, présents ou absents, confortant ou semant le doute, réactivent de mes précédentes expériences.

Souvenirs de la petite enfance, des bons soins que j’ai reçus ou pas, attention qui m’a été portée, en rapport avec les autres de ma fratrie, prise en considération ou non de mes inquiétudes, de mon souci de l’autre, de mon attention à la tristesse d’un parent, à la fatigue d’un autre, aux besoins d’un petit frère ou à la confrontation d’une grande sœur à l’autorité, à la frustration, tout cela, et bien d’autres choses encore, dans le champ familial.


Premières confrontations au champ social, à l’école ou ailleurs, quand les amitiés se construisent, se font et se défont, quand je me sens si proche d’un(e) ami(e), souvent le ou la « meilleure », « pour la vie », « comme un frère » ou « comme une sœur ». Qui me soutiendra, qui me trahira, dont je vivrai la punition qui lui est infligée comme la plus grande injustice au monde, que je voudrai réparer, que je prendrai à mon compte pour en partager les conséquences en y voyant là le meilleur moyen de le soulager.

On m’en dira du bien, ou que cela n’est pas mon affaire, on m’accordera de la sollicitude ou on me fera comprendre que cela ne me regarde pas, qu’un enfant doit d’abord penser à soi, à se distraire, à « des choses de son âge ».

J’en serai troublé, parfois bouleversé, souvent incompris, comme je le serai à mon premier chagrin d’amour ou à la propre souffrance que j’infligerai à l’autre en voulant me préserver, me détacher ou en étant porté par un désir d’ailleurs qui me dépasse, me submerge. Pour lui-même ou pour ceux qui lui sont proches, à la perte, à la disparition, à la mort, ou à toutes les injustices sociales qui viennent s’encastrer dans une construction qui n’avait pas préparé à cela.


L’Approche Contextuelle, dans la filiation de son fondateur, Ivan Boszormenyi-Nagy, l’aborde par la légitimité.

Particulièrement ce qu’elle nomme « légitimité destructrice ».

Souvent concept mal compris, mal transmis, assimilé à une sorte de diagnostic qui verrait celui ou celle qui a subi des injustices se comporter envers les autres d’une manière que la morale dirait « inconvenante », « inadaptée », que les autres pourraient dire « brutale », violente », qu’une psychopathologie réductrice attribuerait à la personne elle-même comme dysfonctionnelle, pathologique, résultat de troubles psychiques individuels.

Ce dont il s’agit pourtant est bien autre chose.

Les expériences de la vie que nous évoquions plus haut créent des modes relationnels, souvent partiels, parfois envahissants, qui amènent tout un chacun à aborder la relation à l’autre, à la situation qui se crée en ayant la nécessité d’y être reconnu.

Le besoin d’y être soi, d’y avoir une place, une parole, d’être écouté, entendu, regardé, mais aussi vu, est ce que nous pouvons nommer légitimité.Ce n’est pas autre chose que ce que Martin Buber évoque quand il rappelle « Je deviens Je en disant Tu».

Ainsi, dans tous les moments, tous les actes de notre vie relationnelle, être légitime, c’est-à-dire à la fois avoir un sentiment de légitimité (qui s’appuie notamment sur l’estime de soi) et être reconnu par les autres comme légitime (qui touche à la considération qui nous est due et qui nous est, ou pas, accordée), est non seulement nécessaire mais incontournable.

S’impose comme ce qui permet d’entrer en relation à l’autre, aux autres, à l’histoire singulière de chacun et à ce qui peut, ou non, se partager.

La légitimité destructrice n’est pas autre chose que la nécessité, l’obligation, faite par l’histoire, les patterns relationnels, de s’appuyer sur les éléments d’injustice vécus ou subis pour se construire et faire sa place dans la relation à l’autre.

Il s’agit bien d’une vraie expression de légitimité, ni meilleure ni pire qu’une autre, qui, pour s’exprimer, ne trouve que le chemin de la plainte, de la revendication, de l’agressivité, parfois de la violence ou de la disqualification de l’autre pour faire sa place.

Beaucoup d’entre nous, qui n’ont pas été trop malmenés par la vie, trouveront des moments de « grâce » où ils pourront d’emblée s’engager dans la relation en confiance, sécures et sécurisants, aimants et sûrs d’être aimés, reconnaissants et prêts à reconnaître ce qu’on peut leur apporter. C’est ce que l’Approche Contextuelle nommera la légitimité constructive, celle qui contribue à remettre chacun en selle, à lui donner la possibilité d’être contributif dans les relations présentes et dans le souci de celles à venir.

Aucun d’entre nous n’échappera, pris dans la réminiscence des injustices passées, de ce qu’elles nous ont fait et de ce qu’elles nous amènent à être et à faire, à exercer aussi, dans différents moments des vies relationnelles, une forme destructrice pour les relations de sa légitimité.


C’est toute la subtilité du travail que nous pourrons faire avec ces familles, celles qui s’adressent à nous pour réparer quelque chose de l’histoire et de la vie, avec chacun de ses membres, de s’appuyer sur ce qui est la reconnaissance, au travers de ces comportements inadéquats, d’une part authentique de la légitimité de chacun à être partie prenante du dialogue intrafamilial.

Dialogue qui prend en compte l’authenticité de l’engagement, la force de l’implication, la puissance de la responsabilité qui oblige pour (re) donner à chacun une place de sujet dans l’histoire familiale passée, présente et future.

Travail qui trouve sa source et sa ressource dans la capacité de produire un récit familial fruit du respect et de la valeur accordés à la forme que chacun pourra donner de son propre récit.

Le point d’appui du travail contextuel est alors de soutenir la légitimité de chacun à avoir une place reconnue dans son histoire personnelle et dans l’histoire familiale.

Chacun, évoquant l’histoire qui le mène à devoir la raconter, prend conscience de la nécessité, pour être utile à l’histoire et au destin collectif, d’affronter ce qu’il croit pouvoir pour le transformer en ce qu’il doit faire et être.

Ainsi, avec l’aide d’un tiers extérieur, le récit se constitue entre ce que je suis et celui que je raconte comme étant.

Le soutien de l’intervenant est de permettre à transformer l’histoire des préjudices, des injustices, en façon ce conter son rapport à l’autre, aux autres, à ce que j’ai reçu d’eux, à ce qu’ils ont pu accepter de recevoir.

Ainsi, peu à peu, pas à pas, le soi présent devient ce qu’en dit Paul Ricoeur : « Il n’y a pas de soi sans un autre qui l’appelle à la responsabilité ».

La légitimité n’est pas ce qui précède et qui donnerait un droit, mais ce qui se construit dans la reconnaissance de ce qu’en font les autres, y compris cet autre qu’est soi-même.

Et qui va permettre de retrouver ce qui a pu, par l’histoire, être dénié de sa place de sujet.


La parole, le récit de ses actions, relations à l’histoire passée s’autorise de la raison de le faire : la responsabilité pour un autre potentiellement vulnérable, de qui je me sens l’obligé.


Alors se croisent la reconnaissance, celle de la personne telle qu’elle est, telle qu’elle n’a pu qu’être acceptée ainsi, porteuse d’une légitimité dont les effets sont à risque destructeurs de la relation et la valeur accordée à la personne qui prend le risque, qui trouve la force de se montrer telle qu’elle-même, déjà transformée par l’engagement fait à s’exposer.


Pour que chacun, parti de sa propre capacité à se raconter, rencontre les autres dans la préoccupation partagée : celle de réduire les conséquences des injustices subies pour le futur. Et que se crée, dans ce « comment la vie continue », une capacité d’être en relation avec l’autre de soi comme avec le soi de chacun des autres. Pour l’essentiel à l’insu de chacun.


C’est notamment ce qui a amené à élargir le champ possible et pertinent de l’Approche Contextuelle d’une pratique familiale à la thérapie individuelle d’un sujet constamment inscrit dans son histoire relationnelle et soucieux des conséquences de sa propre évolution sur les autres concernés, qui, en retour, agissent sur son évolution personnelle.


Propos parfois compliqués pour une pratique élémentaire : celle de soutenir chacun dans son rapport aux autres et, à travers eux, à un autre de soi qui se révèle en se racontant.

L’identité révélée par le récit fait, tel un témoignage, devant, par et pour les autres, qui répond devant, par et pour soi.

Un soi transformé par l’altérité, le souci de chacun des conséquences de sa pensée, de son expression, de ses actes pour les autres. Souci qui ouvre à la réciprocité de l’attention et de l’engagement, ce qui ne vaut souvent pas adhésion.


Le questionnement du tiers extérieur, questionnement soutenant et empathique, disponible et accompagnant, ne vise alors qu’à une chose : resituer chacun comme un élément non seulement nécessaire mais indispensable de la trame de l’histoire familiale.Trame abîmée, déchirée, parfois trouée par la défaillance des personnes et des places, les traumas de l’histoire, les injustices de la vie.

Que l’on peut se soucier de réparer, de ravauder, pour donner une image plus présentable de l’histoire passée.

Mais les faits sont têtus. Rien ne modifiera ni n’effacera les morts, les maladies, les disparitions, les violences et tous les actes ayant amené condamnation.


Le souci doit, et nous avons à aider à s’y orienter, se tourner vers les conséquences, et donc transformer la trame passée en y cherchant, dans les loyautés, dans les ressources, dans la possibilité de donner et celle d’être apte à recevoir, ce qui va consolider cette trame.

Pour qu’elle assure que chacun peut rester affilié à son histoire, que personne n’en est définitivement exclu, que rien n’empêche de s’accrocher aux investissements relationnels, aux traces d’amour et de sollicitude, aux recherches de réparation.

Et que l’un, l’autre, peuvent se tourner vers des engagements futurs qui les relient, parfois dans la confrontation, peu à peu dans la compréhension de la différence de l’autre.

Mais surtout dans l’appréhension que chacun gagne en confiance, en estime de soi, à s’appuyer sur la différence de l’autre et ce qu’elle apporte.


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