LA CONFIANCE DANS LE COUPLE UN ENGAGEMENT SANS MERCI

La relation de confiance est intimement liée à l’investissement que chacun va faire dès les premiers moments d’une rencontre.

Elle sera régulièrement présente dans tous les moments où le dialogue porte sur le temps présent (que vaut ma parole et celle de l’autre ?), sur l’histoire passée (ai-je eu raison de m’engager ? ce que m’a dit l’autre est-il valide à l’aune de ce que nous vivons ?) et aussi sur le futur (puis-je encore te faire confiance quand tu fais des promesses ou m’assures de tes sentiments ?).

Elle est le baromètre principal de la fiabilité, présente ou non dans la relation.

Quand le couple rencontrera des épreuves, des tensions, des crises, la confiance s’évaluera notamment dans la compatibilité du récit que chacun peut faire de l’histoire passée, des souvenirs convergents ou pas, des malentendus, des oublis, des interprétations de ces paroles et ces actes qui ont marqué l’un et l’autre.

Alors, pour fixer un chemin à notre réflexion sur la confiance, il nous a paru utile de revenir sur la relation de couple elle-même, ce qui peut s’en définir, ce qui fait lien et/ou écart.

Dans notre monde contemporain, la rencontre amoureuse (et la vie du couple) se raconte essentiellement comme une histoire d’amour, de désir, d’attraction, de passion.

C’est en tout cas ce qui se dit, donc ce auquel, chacun à sa manière, croit. Et aussi ce qu’il pense nécessaire de mettre en avant, en regard des valeurs dominantes où la réalisation de soi, le bonheur et la satisfaction de ses besoins seraient essentiels.

Néanmoins, dans certains milieux ou à divers moments de la vie, d’autres éléments, voire critères, vont organiser la rencontre et la construction du couple.

Influence dominante des parents, de la famille, des valeurs, du milieu social, parfois de la religion ou de l’origine : nombre de couples sont aujourd’hui encore initiés par la raison, les alliances. Parfois vraiment organisés par l’environnement, voire par des personnes désignées à cet effet.

A surgi depuis quelques années, par l’intermédiaire des sites de rencontre, une autre forme de représentation, finalement proche des mariages organisés : l’idée que la recherche de l’autre du couple se fait par alignement et croisement des attentes, des points communs, des affinités.

Ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que nombre de ces rencontres, comme les autres, aboutissent à des couples durables, qui rencontrent, comme le dit la formule « pour le meilleur et pour le pire », les mêmes bonheurs et les mêmes difficultés que les autres.

Mais toutes ces mises en relations, fondées sur l’idée du bonheur ou de la sécurité, organisent un récit qui sous-estime, voire ignore une autre dimension importante de la recherche d’un(e) autre, de la vie à deux, de la formation d’un couple.

La relation à l’autre est un mouvement qui se définit très tôt dans le besoin d’exister pour un autre que soi-même, ou, pour le dire autrement, de se sentir exister par la reconnaissance que l’autre fait de soi.

Il est classique de faire débuter cela dans les émois de l’adolescence où la relation de couple, à la fois besoin personnel et vitrine sociale vis-à-vis de ses pairs, constitue pour chacun un étayage à la construction de sa propre identité.

Mais nous voyons déjà, chez les (très) jeunes enfants, l’importance d’un ou d’une autre, d’un amoureux ou d’une amoureuse qui nous préfère, que l’on préfère, avec qui se noue une relation de proximité qui fait exister autrement que par l’expression de ses propres besoins.

Et puis, à l’entrée dans la vie adulte, le couple porteur de son projet de vie est, sinon un modèle, du moins une aspiration largement répandue. Construire un couple, un projet, une famille, avoir des enfants, une maison, que sais-je encore.

Tout cela n’est pas le lot commun, mais reste une référence par rapport à laquelle les autres modèles, les aléas de la vie, les choix différents seront définis, souvent de manière très injuste, par défaut.

Ce couple qui « n’a pas d’enfant », qui « n’a qu’un seul enfant », cette mère « qui n’a pas de père pour son enfant », etc. Autant de représentations souvent stigmatisantes.

Mais aussi aujourd’hui, toutes les formes de recompositions familiales où les couples, leurs singularités, montrent l’importance pour la plupart de ne pas être « seul », confrontent à des loyautés multiples, avec les enfants, entre couple en construction et couples passés.

Ainsi ces nombreux couples âgés qui se forment après des séparations, après des deuils, à la recherche de complicités et d’attentes qui, d’une certaine manière autour de l’étayage réciproque, ressemblent aux couples adolescents.

Il est une autre dimension de ce qui fait attention, attraction, support de la rencontre et de la construction du couple.

C’est ce qui, dans cette rencontre, est la part du sentiment d’utilité que l’on a vis-à-vis de l’autre. Aider, soutenir, accompagner, se montrer actif face à la vulnérabilité de l’autre est aussi un activateur du désir et de l’investissement de soi dans la relation.

Ce n’est pas que dans la vie sexuelle que la relation commence parfois, que le désir s’attise, par la consolation de la peine de l’autre, par la rencontre d’une épaule apaisante, par l’exercice d’une caresse qui soulage.

C’est au cœur même de la relation que la question de la responsabilité face à la vulnérabilité de l’autre construit une attirance qui fait lien d’attachement.

Cette dimension trop souvent sous-estimée, ou à laquelle on n’accorde pas suffisamment de valeur positive fait pourtant, dans les moments de tensions ou de crise, retour en creux : « on ne peut pas compter sur toi, tu n’est pas attentif à ce que je ressens, … ».

L’histoire des couples est en même temps une histoire d’attentes.

Attente de ne pas vivre seul.

Le besoin de se relier à l’autre est aussi un besoin de sécurité personnelle, d’apaisement des tensions, de pouvoir faire face aux angoisses existentielles, de s’appuyer sur un alter qui conforte, qui complète, qui également ouvre à la différenciation, à la découverte d’autre chose que son histoire propre ou celle de sa famille d’origine.

Attente de réaliser un projet personnel et familial.

Celui que l’un et l’autre ont parfois depuis longtemps, de rencontrer l’amour, de vivre la vie à deux, de fonder une famille, d’avoir des enfants. Projet individuel, parfois de petite fille ou de petit garçon, parfois après diverses épreuves de la vie (deuils, chagrin d’amour, …).

Mais aussi souvent support d’un projet de la famille d’origine : « quand est-ce que tu te maries ? Alors tu vas nous faire des petits-enfants, … », et également social, porté par le milieu, les amis, l’entourage.

Le couple, c’est aussi une manière de donner un sens à sa vie. C’est faire avec, partager, construire, se montrer une forme de dépassement de soi, éviter la solitude, l’isolement.

Mais il est une dimension fondamentale de l’implication dans la relation à laquelle chacun accorde trop souvent une valeur insuffisante : celle du besoin de reconnaissance, de soutien, d’engagement, de dépassement de son histoire dans l’aide apportée à l’autre.

C’est la satisfaction de se sentir utile, d’être porté dans son existence par l’attention aux besoins, à la fragilité, à la vulnérabilité de l’autre, pour lesquels je ressens non seulement une manière d’exister, mais qui supporte aussi l’érotisation de la relation.

Souvent, c’est dans son manque et dans l’insatisfaction que cette dimension est exprimée : « tu ne t’intéresses plus à moi comme avant, tu ne préviens plus mes besoins », même « tu ne me regardes plus », expression d’un regret de l’imaginaire passé, mais aussi du poids du quotidien, de la routine, des restrictions où l’autre « attentif à soi » n’apparaît que dans le manque.

La construction d’un couple durable n’est pas que le passage de l’amour passion à l’amour agapè. Il n’est pas qu’une affaire de maturation, de raison, voire d’apaisements ou de renoncements.

Il est en même temps un projet et une histoire, personnel, à deux, en relation avec la vie antérieure de chacun.

Il est la réactivation de la « présence à la vie » par l’existence de l’autre pour soi et avec soi.

Il procure un gain de confiance en soi, en permettant de s’appuyer sur un(e) autre pour se dépasser, se construire, aussi se poser.

Il est un moyen de réalisation par ce qui se construit à deux, qui correspond autant à ce qui est attendu qu’à ce qui vient par surprise créer une vie nouvelle, différente de la simple addition de deux histoires.

Tout cela est souvent contrebalancé par le doute, l’incertitude, l’inquiétude, la difficulté du choix et la peur de l’engagement.

La (re)découverte de la responsabilité pour l’autre et pour la vie à venir (projets, enfants, …) réactive le rapport à soi qui nous a construit, dans cette manière dont nous avons été considérés, attendus, reconnus comme enfant.

Il y a dans la relation à l’autre, dans l’idée et la réalisation d’un couple de l’étayage, du soutien réciproque, de la découverte de la valeur de soi dans le regard de l’autre.

Se fait une évolution personnelle dans la confrontation à une autre façon de penser, d’être, de construire la relation, de faire des projets, de débattre, de prendre des décisions. Si ce mouvement est tensionnel, voire conflictuel, il est aussi inducteur de confiance et de sécurité.

La construction et la désignation du couple réactive bien des éléments de la vie d’avant.

Comment j’ai été attendu, reconnu, validé ou pas comme enfant, le potentiel de confiance qui a été mis en moi, le climat existant ou non d’attention que j’ai pu connaître.

La confrontation des loyautés, les jalousies dans les fratries, le désir mimétique et la place à prendre, bref revient tout ce qui fait retour sur la vie d’enfant.

Mais aussi ce qui ramène à la comparaison, à la différenciation ou à l’identique, voire à la répétition de ce qui a déjà été vécu dans les relations « d’avant ». Épreuve de maturité s’il en est.

Quand le couple dure, vient le moment de la crise.

Non pas fatalement le conflit, la dispute, mais ce qui est contenu dans l’étymologie de « crisis », le changement.

Bien sûr, elle met le couple et chacun en fragilité, en difficulté, mais vient aussi aider à sortir d’un autre risque, celui de la routine, de l’habitude, de ce que chacun subit de l’autre ou de soi-même. Risque de ne pas voir comment on évolue dans ses propres problématiques et dynamiques. Risque de ne pouvoir s’appuyer sur l’autre tel qu’il est, tel qu’il évolue, tel qu’il est devenu.

C’est une étape possible de gain de confiance, par la capacité de chacun de solliciter l’autre dans ce qu’il offre et attend. Ou une amorce de délitement de la confiance, à travers les épreuves « que l’on n’a pas vu venir » : trahison, hostilité, désamour, perte de désir ou déplacement de celui-ci vers un autre objet que le partenaire du couple.

C’est aussi le moment où viennent se mettre en tension la capacité de chacun de changer ou la découverte de ses blocages ou impasses avec la relation d’un couple qui puisse offrir un espace de dialogue et de soutien.

Il faut souvent mettre cela en relation avec les cycles de vie (réalisation de projets, naissance des enfants, évolutions professionnelles, deuils, plus tard départ des enfants de la maison, retraite, …), cycles personnels coïncidant ou pas avec les cycles de la famille ou du couple.

La « sortie de crise » est une période où chacun a à se ré impliquer, de manière différenciée, étant en capacité d’évaluer ses propres évolutions, blocages et ressources. Mais aussi pouvant chausser de nouvelles lunettes qui aident à voir un autre fait de semblable (celui que j’ai connu) et de différent (celui qui est là aujourd’hui).

Autant dire que cela ne va pas de soi et que bien des crises perdurent, s’enkystent ou provoquent des explosions à défaut d’avoir pu aborder ces nouveaux rivages.

Pour l’intervenant ou le thérapeute, se pose la question de comment aider.

Car c’est souvent dans ces moments que le couple, ou l’un de ses membres, cherchera du soutien auprès de professionnels, souvent désignés comme « spécialistes ».

Divers abords sont possibles, que j’évoquerai de façon non exhaustive, pour en revenir à ce qui soutient ma pratique, notamment en lien avec l’Approche Contextuelle, dont le fondateur est le Professeur Ivan Boszormenyi-Nagy, psychiatre américain d’origine hongroise, aujourd’hui décédé.

Nombre d’approches insistent sur la communication, les relations interpersonnelles et des techniques permettant de favoriser celles-ci, de les rendre plus faciles, plus fluides, plus fiables.

Ici, le travail avec et sur les émotions peut être plus ou moins privilégié.

D’autres se centrent sur l’intimité dans le couple, notamment sur la sexualité. Considérant, souvent à juste titre, qu’elle est affectée par les crises ou les habitudes et que la restauration d’une vie intime plus active, rendant l’autre davantage présent à soi, facilitera le retour d’une relation plus apaisée et plus désirable.

Certaines vont s’appuyer sur les représentations morales, sociales, culturelles, sociétales d’une relation de couple dont la praticabilité, à défaut de l’idéal, serait à approcher.

Enfin, sans que cela soit une présentation exhaustive, des approches s’appuieront sur ce qui fait symptôme ou dysfonctionnement (parfois dramatique) dans le couple : la violence, l’infidélité, la trahison, l’indifférence, l’habitude, touchant souvent aux blessures narcissiques éprouvées.

DU CÔTÉ DE L’ENGAGEMENT

L’Approche Contextuelle, elle, va s’attacher à la restauration de la confiance dans les relations.

Objectif qui vise la possibilité pour chacun de retrouver une place légitime dans l’histoire du couple. Dans sa capacité à dialoguer, dans sa préoccupation des conséquences dans le futur pour toutes les personnes concernées par ce que la constitution du couple a généré de liens (soi-même, enfants, familles d’origine, fratries, …). Nous reviendrons sur le comment cette question de l’engagement est un travail qui articule les liens avec l’individuation de chacun. Et comment ce travail ne se situe pas en relation à un objectif prédéfini, comme pourraient l’être la réconciliation ou la séparation.

Le point de départ de ce travail est le constat que dans les crises de couple, ce qui est profondément affecté est la capacité que chacun peut avoir, et la manière dont cela est reconnu, de s’engager pour la vie présente et future.

Les épreuves de la vie placent souvent dans un rôle, une définition, une représentation figée (l’abuseur, le violent, la victime, le malade, l’handicapé, le fragile, celui ou celle qui a trompé, celui ou celle qui en est le « cocu »,…).

Ces représentations fixent chacun dans une position où le sujet s’efface derrière une figure incontournable et indestructible. C’est le processus de réification ou d’objectivation.

Dans le travail thérapeutique, une bonne part de l’activité sera d’aider chacun, à son tour, à sortir de ce rôle attribué, pour (re) devenir un sujet, acteur de son histoire, partie prenante reconnue de l’histoire de la famille.

Histoire qui se décline non essentiellement comme compréhension du passé, mais avant tout comme possibilité partagée de dialoguer dans le moment présent autour des préoccupations des conséquences pour le futur.

L’intervenant se préoccupe ainsi de soutenir l’un sans disqualifier l’autre, de permettre de dérouler un récit qui, partant des injustices subies, des épreuves de la vie passée, recherche les signes d’attention de l’autre et ses propres capacités à s’en préoccuper. De transformer la narration de la plainte en souci de l’autre, en recherche de ressources personnelles et relationnelles.

Autour encore une fois d’un fil rouge de construction du dialogue : la préoccupation des conséquences de ce que chacun dit, fait, pense, pour le futur, celui des enfants, celui de l’autre quel que soit le destin du couple, aussi son propre futur où l’on puisse se (re)trouver davantage construit qu’abîmé par l’épreuve de la crise.

Dans le travail tel que nous le concevons et le construisons avec les membres du couple, l’un s’exprime et l’autre écoute, ressent, se décale. Les questions ou les commentaires pour l’un s’adressent aussi, par imprégnation, à l’autre.

Alors peu à peu, la spirale de défiance alimentée par les craintes et les menaces peut faire place à l’ébauche de la considération de l’autre, autant dans sa vulnérabilité que dans sa prise de responsabilité.

LES DIMENSIONS DE LA CONFIANCE

Pour mieux comprendre ce qui est à l’œuvre dans ce chemin, il faut pouvoir reprendre, même s’il n’est pas ici l’objet de les détailler, les dimensions de la confiance.

La confiance dans les relations s’attache à la capacité, ici pour un couple, dans une période de difficultés, de créer un contexte où chacun puisse être reconnu.

Alors que la crise elle-même, faite d’incompréhensions, de malentendus, de doutes et d’inquiétudes, souvent appuyés sur des actes de trahison, de déloyauté, sur des paroles blessantes, disqualifiantes, génère ce cercle vicieux de la mise à distance et de la défiance.

Retrouver confiance dans les relations, c’est percevoir la possibilité d’y avoir une place où chacun peut s’exprimer, montrer son souci pour l’autre, pour la famille et la vie à venir. Où chacun voit son engagement validé et apprécié. Bien sûr, dans une dynamique où ce qui vaut pour l’un vaut pour l’autre, où la volonté d’engagement peut se faire suffisamment en sécurité.

Nous pouvons la différencier de la confiance en soi qui s’appuie d’abord sur sa propre construction, de l’enfance à l’âge adulte et au-delà, marqué par les signes présents ou pas d’estime de soi, par la plus ou moins grande sécurité, par la manière dont on a été investi dans la vie, débouchant sur ses propres capacités à faire face au monde et à soi-même.

Ainsi, le premier temps de la confiance en soi s’attache à comment j’ai été considéré un objet digne de soins et d’attentions, de valorisation et de reconnaissance. Mais aussi par la valeur qui est donnée à ce que j’apporte à l’autre, à mes mouvements de sollicitude, de soutien qu’il apprécie ou rejette.

Ce qui se passe dans une crise de couple qui a des enfants ne peut être complètement détaché de ce qui se passe pour ces enfants. Bien sûr mais pas uniquement en termes de « ce qu’il ne faut pas leur faire subir ».

En même temps parce que les enfants sont, directement ou indirectement, des acteurs de la crise, parfois dans son aggravation (« c’est toujours à cause de vous qu’on se dispute », parole si fréquente mais ô combien stigmatisante) mais aussi dans l’aide à son évolution.

Si ces enfants sont, chacun à leur façon, touchés par ce qui se passe pour leurs parents, ils vont être mobilisés par le mouvement à faire pour soulager l’un, l’autre. Souvent au prix de la tentation de prendre parti, ou de la difficulté à prendre soin de l’autre en craignant de délaisser le premier.

Cette préoccupation des enfants à soutenir ou montrer du souci pour les adultes est souvent difficile à accepter par les parents. Car, d’une certaine manière, ils entrent en opposition avec l’idée que chacun se fait de la responsabilité parentale et à son champ d’exercice et de confiance méritée.

La troisième dimension de la confiance est la confiance en l’autre, qu’il ne faut pas confondre avec la confiance dans les relations.

Il existe de nombreuses situations où la confiance dans l’autre est profondément affectée. Dans les plus graves (violences, abus, trahison), la confiance en l’autre est durablement, voire indéfiniment, altérée.

Il peut persister toujours une certaine défiance ou méfiance, justifiée par l’histoire ou la préoccupation pour l’avenir.

Cette question peut être centrale dans de nombreuses situations de couple, générant des conflits ponctuels ou récurrents, souvent sous-tendus par l’inquiétude ou l’angoisse.

L’exemple le plus classique est celui d’avoir eu un parent gravement défaillant ou abuseur. Lorsque des enfants naissent, se pose la question de leur relation avec les grands-parents et singulièrement celui-là.

Il ne s’agit pas uniquement du droit, ou du cadeau qui pourrait être fait à cet homme d’avoir une relation avec ces petits-enfants. Mais avant tout de la question de pouvoir, légitimement ou pas, au nom de sa propre histoire et porté par les inquiétudes pour les plus jeunes, de la justesse qu’il y a ou pas de priver un enfant de ses grands-parents.

Question complexe qui se pose dans la lignée directe, où se mêlent inquiétude, souci, colère, émotions, parfois comptes à régler.

Mais aussi au sein même du couple dans ce qui s’évaluera et se négociera dans les relations du couple, le lien de l’un avec la famille de l’autre. Et qui pourra faire crise ou tension, comme elle pourra être une occasion de construire du dialogue et de faire croître la maturité de chacun et du couple lui-même.

Cela exemplarise la différence qui existe entre confiance en l’autre (que l’on retrouve aussi gravement affectée dans les situations d’adultère, de malversations financières ou de comportement délictueux où le mensonge confronte à la trahison) et confiance dans les relations.

Ici, quel que soit le potentiel de confiance qui peut être investi dans l’autre, il existe un intérêt supérieur, situé dans les préoccupations des conséquences pour le futur, qui ouvre un chemin où la méfiance et la défiance ne soient pas les supports constants de la gestion des conflits. Cette préoccupation vient entrer en relation avec la responsabilité que chacun ressent face à la vulnérabilité de l’autre.

Moins précise et plus difficile à définir, nous devons pourtant évoquer une autre dimension de la confiance, que nous pouvons appeler « confiance dans la vie ».

Il ne s’agit aucunement d’une attitude d’optimisme béat ou d’une dimension mystique appuyée sur des croyances irrationnelles.

Ce que nous pouvons en dire, c’est d’abord qu’il est manifeste que tout un chacun n’en est pas pourvu de la même manière.

La vie nous réserve des joies, des épreuves, dont bon nombre sont imprévisibles, qui vont affecter ou permettre de développer notre potentiel de confiance dans ce qui va advenir.

Mais dès la naissance et les premiers mois, nos chances de percevoir avec ouverture la vie sont marquées par les inégalités : certes sociales et matérielles, mais aussi celles qui touchent à la reconnaissance, à l’inclusion familiale, à l’investissement qui est fait ou pas en nous.

Pour le synthétiser, le travail contextuel, en renforçant la confiance dans les relations, en faisant de fait croître la confiance en soi, en aidant, autant que faire se peut, à réduire la méfiance en l’autre, crée les conditions d’un dialogue authentique. Où chacun, préoccupé des conséquences pour le futur, s’engage dans un mode relationnel où les éléments de reconnaissance, de prise en compte des loyautés de chacun et de soutien à l’exercice partagé de la responsabilité, ouvre une nouvelle période féconde pour l’un et l’autre et, si cela est possible, pour le couple.

Pourquoi « sans merci » ?

Pour plusieurs raisons ou acceptions du « merci ».

Le « risque » de la confiance amène à oublier tout ce qu’il y a autour de soi, qui fait raisonner, qui contextualise, qui donne sens à son acte et à son engagement.

Non que le contexte, le raisonnement, le sens ne soient importants ni ne sous-tendent la prise d’initiative.

Mais dans « l’engagement en confiance » existe un moment, un geste, une impulsion bien particuliers qui font que quelque chose oblige à « y aller ».

Parfois longuement mûri, parfois aussi fruit d’une histoire et de la confrontation à elle, mais souvent moment où se produit l’étincelle qui fait agir.

Aussi, concevons-nous la vie de couple comme une épreuve pour chacun et l ‘entité couple elle-même.

Épreuve qui, si elle en vaut la peine (celle que chacun éprouve et également celle que l’un et/ou l’autre ressent à différents moments), n’est pas un parcours de tout repos : on y prend des coups et l’on en donne, même si je ne parle pas ici de la violence destructrice qui parfois vient affecter ou détruire la relation.

Les certitudes, les barrières protectrices ou défensives, les armures sont affectées, fragilisées, notamment, et c’est parfois pour le plus grand bien de l’évolution de chacun, par la rencontre, sa puissance.

Rencontre de l’autre, de sa singularité, de sa différence, de sa présence, de sa vulnérabilité. Mais aussi rencontre d’un soi autre que celui qui existait avant elle et ce qu’elle transforme et oblige.

Oblige notamment, dans la durée, à constamment interroger ses certitudes, dans ces moments de tension, créateurs de contextes plus ou moins persécutifs ou manipulatoires chargés de se défendre face aux agressions réelles ou ressenties.

Encore car s’engager en confiance, comme l’explique bien Michela Marzano, est un saut dans le vide.

Car si l’engagement peut légitimement attendre, au bout du compte, un retour, il ne peut être (au risque de ne pas être un engagement authentique) conditionné à des garanties, ni vouloir la validation immédiate de son mouvement.

Le premier montre sa capacité à s’engager et à assumer la prise de risque et les conséquences qui l’accompagnent. Mais aussi il permet de découvrir « au nom de quoi » : pour l’autre, pour l’amour, pour les enfants, bref pour tout ce qui concerne son seul intérêt et, d’une certaine manière, le dépasse. Il aide à aller au-delà de ses propres inhibitions, par-dessus ses blessures passées et dévoile une part à la fois sensible, forte, confiante mais aussi vulnérable au risque du rejet, du mépris, de l’indifférence ou de l’incompréhension.

Se pose la question des « garanties » à s’engager.

Une protection préalable de tous les dangers, invalidant toute prise de risque, a un effet purement homéostatique.

La demande (plus souvent implicite qu’explicite d’ailleurs) de garanties est une manière de fuir l’engagement, de faire du « sur-place ».

Si l’angoisse en est l’arrière-fond, elle s’appuie sur une volonté de contrôle et de maîtrise.

Néanmoins, bien sûr, dans le processus de reconstruction de la confiance, la prise de risque de l’un doit pouvoir être rapidement compensée par la validation (qui n’est pas synonyme d’être en accord) de l’autre, l’acceptation à son tour de prendre un risque pour répondre et avancer dans son propre engagement, à son rythme, à sa manière, avec ses mots.

L’engagement en retour, quand il est possible, crée une boucle vertueuse où chaque mouvement de l’un ouvre à l’expression, plus intime, plus profonde et pour tout dire plus authentique, de l’autre.

Dans cette boucle, les capacités de protection et de mise en sécurité affective et émotionnelle de chacun sont essentielles.

La confiance dans les relations passe son temps à se faire (souvent au prix de longs efforts) et à se défaire (parfois au simple détour d’un mot ou d’une attitude). Elle est un processus actif et dynamique, sujet aux aléas tant de l’économie interne du couple qu’aux facteurs extérieurs et aux aléas de la vie.

Ce que nous évoquons là n’ignore pas ce qui est analogique dans la relation thérapeutique ou la relation d’aide.

Là aussi, la confiance ne va pas de soi, elle se construit (ou se défait) selon des processus proches, notamment liés à la légitimité du thérapeute à s’engager.

Cela se met au travail notamment dans notre capacité à ne pas se précipiter sur les questions du moment, la demande ou l’injonction faite à les résoudre ou à offrir le mode d’emploi. Capacité qui s’appuie, au-delà de la confiance que nous pouvons avoir dans nos propres compétences et les outils conceptuels et opérationnels qui les soutiennent, sur la capacité de chacun et du couple de pouvoir se débrouiller seuls. Comme ils l’on fait avant de nous connaître, comme ils le feront après nous avoir quittés, mais aussi au cours du travail thérapeutique.

Car ce qui est en jeu est que nous soyons aussi suffisamment en confiance avec nous-mêmes et la qualité de notre travail, pour pouvoir se passer d’eux.

Les couples, dans ce domaine, nous montrent souvent l’exemple.

Bien souvent, ils nous quitteront sans trop nous dire, authentiquement, merci.

En évoquant, au-delà des apports du travail fait en commun, divers facteurs de la vie du couple et de la famille (déménagement, naissance d’un enfant, deuil, changement professionnel, …), nos patients pourront ainsi se réapproprier ce qui leur appartient, leur histoire et leur manière d’en faire récit.

Éprouvant pour tout jeune thérapeute qui, légitimement, appuie sa confiance professionnelle sur les retours qui sont faits par les patients, cela devient avec le temps l’indicateur du bon moment pour se séparer, les retours indirects devenant plus puissants que les cadeaux ou les effusions.

Ainsi le « sans merci » n’est pas qu’une impolitesse, une négligence ou un oubli.

Il doit aussi être considéré comme l’élément temps nécessaire pour redonner à chacun la place qui lui est due, à chacun et à chaque chose, le temps et les espaces différenciés en étant des composantes essentielles.

Christian PETEL

COLLOQUE ANCCEF 22 MARS 2019 PARIS


Posts à l'affiche